CHAPITRE TRENTE-QUATRE

 

 

Un silence fracassant accueille l’annonce de Tris.

-        Mais qu’est-ce-que tu dis, gamine ? grogne le bon Monsieur Stone.

Tobias, lui, est muet. Il prend Tris par le poignet pour la tirer sur le côté, afin de pouvoir la voir dans les yeux. La jeune fille s’assied près de lui en souriant. Le jeune homme ne peut pas articuler un mot, la gorge nouée. Il scrute le visage de Tris comme pour y trouver la trace d’une mauvaise blague, mais l’espoir illumine ses pupilles bleu sombre.

Sans quitter Tobias des yeux, leurs regards hypnotisés l’un dans l’autre, Tris dit :

-        Je vais vous expliquer Monsieur Stone. Cela fait des semaines que je fais des recherches dans les archives documentaires de la ville. Je suis tombée sur des articles secrets, alimentés par mon grand-père, William Prior, alors qu’il était archiviste chez les Erudits, et puis par mon père, après la mort de William. L’un de ces articles raconte comment, un jour, Jonah Johnson, le père d’Evelyn, la mère de Tobias, est venu rendre visite aux Eaton, dans leur maison du quartier des Altruistes. C’était peu après leur mariage. Apparemment, il apportait un cadeau, un paquet. Il s’en est suivi une grosse querelle. Quelques jours après, Jonah Johnson a disparu. Mon père écrit qu’ils ont très vite soupçonné Evelyn d’avoir soumis son père au sérum d’oubli, et de l’avoir fait disparaître. Tout le monde a cru qu’il était mort, mais je n’ai trouvé aucun acte de décès à ce nom depuis.

Tris marque une pause pour juger de sa révélation sur les deux hommes. Le vieux monsieur, les yeux écarquillés et les sourcils relevés, écoute la jeune fille raconter son histoire. Tobias, figé, la bouche entrouverte, bois les paroles de Tris, les yeux ronds, comme s’il ne pouvait pas croire à ce qu’il entend. La jeune fille voit nettement sa peau battre furieusement dans son cou, par-dessus sa carotide. Il n’a pas lâché sa main et la serre furieusement, au point que Tris sent ses doigts s’engourdir. Mais elle n’y fait pas attention.

-        Dans un autre article, j’ai vu que l’un de mes ancêtres avait lui aussi été exfiltré de sa faction, les Erudits, pour le protéger. Il a été confié aux Sans-faction. Et comme souvent dans ces cas-là, les réfugiés prennent une autre identité. La plupart du temps, leur nom d’origine est plus ou moins réadapté. Mon ancêtre Christopher Prior est ainsi devenu Chris Priston. J’ai donc recoupé beaucoup d’informations. Jonah Johnson était ingénieur dans le génie civil, et il s’était occupé de l’approvisionnement en eau de la ville, et des systèmes de filtration des fermes Fraternelles.

Bien qu’elle s’adresse aux deux hommes, Tris ne peut détacher ses yeux de ceux de Tobias, pétrifié par le récit.

-        Vous avez perdu la mémoire, parce que vous avez reçu le sérum d’oubli à ce moment-là. Et John Stone, c’est un nom étrangement proche de Johnson, vous ne trouvez pas ? dit-elle doucement.

Comme Tobias a soudain desserré les doigts exsangues de la jeune fille, Tris pose ses mains sur les joues du jeune homme pour l’apaiser un peu, elles sont brûlantes. Les yeux de Tobias papillonnent sur ceux de Tris pour y découvrir la moindre once de mensonge, le moindre détail qu’il pourrait saisir pour ne pas croire ce qu’elle raconte, mais il ne voit rien. Rien que le regard franc, direct, parfois même trop, de Tris, pétillante de sa trouvaille triomphale.

-        Tris… articule enfin Tobias sans même bouger les lèvres.

-        Souvenez-vous, Monsieur Stone, coupe Tris, quand vous êtes venu nous aider à porter le canapé dans l’appartement, vous avez scruté la statue bleue avec curiosité, elle vous rappelait quelque chose, n’est-ce-pas ? C’est parce que c’est vous qui l’avez offerte à votre fille, dans ce paquet mystérieux, après son mariage. Vous étiez ingénieur dans le domaine de l’eau, et cette sculpture représente une chute d’eau… Les Altruistes n’acceptaient aucune décoration dans leurs maisons, elles étaient considérées comme futiles. Evelyn a soulevé la colère de Marcus quand elle a voulu laisser la statue bien en vue. Une grosse dispute. Alors elle a caché l’objet, et ne l’a rendu à Tobias que douze ans plus tard. Il était le symbole de sa rébellion contre les factions. Tobias adore cette statue. Et je pense que c’est parce que c’était la vôtre, votre cadeau. Inconsciemment, cet objet portait la mémoire de votre famille et Tobias s’y est accroché.

Bouleversé, le vieux monsieur en oublie ses sempiternels récriminations ou grognements.

-        C’est… peut-être une coïncidence… risque-t-il, ému aux larmes.

-        Je me doutais que j’entendrais cet argument, et j’ai voulu être certaine de dire la vérité, alors j’ai demandé à Matthew de faire un test ADN, je lui ai apporté vos brosses à dents hier. Il m’a envoyé le résultat ce matin. Il est positif à quatre-vingt-dix pourcents, soit le maximum possible sans avoir, en plus, l’ADN de la grand-mère, que je ne pouvais pas obtenir, puisque Kristin, votre épouse, est décédée alors qu’Evelyn était adolescente.

Tobias saisit les bras de Tris dans ses mains en la serrant :

-        Tris, réponds-moi, quelle est la probabilité pour que tu te sois trompée, ou que le test soit faux ? demande-t-il avec naïveté.

-        Nulle, répond Tris avec un léger sourire, tu es le petit-fils de Jonah, de notre ami Monsieur Stone, Tobias.

-        Ben mon vieux, articule péniblement le vieil homme bouleversé, je savais pas que j’avais encore de la famille ! Viens là, gamin, embrasser un vieux bonhomme ! J’ai un petit-fils…

Tobias pose un puissant baiser sur le front de sa petite amie et rejoint le vieil homme qui s’est levé pour faire le tour de la table. Une franche accolade les réunit, Tobias essaie de dominer l’émotion, la joie qui lui écrase la pomme d’Adam et l’empêche presque de respirer, compressant l’homme des ses bras de combattant et lui tapotant affectueusement l’omoplate. Jonah ouvre l’un de ses bras pour inviter Tris à les rejoindre. La jeune fille se faufile entre les bras ouverts, essuie une larme sur la joue du vieux monsieur et se fait happer par l’étreinte des deux hommes. Elle englobe le petit-fils et le grand-père par leur taille, émue aux larmes d’avoir pu réunir un petit bout de la famille de Tobias.

-        T’es un sacré bout de femme, petiote, pleurniche le vieil homme.

-        Allez, c’est la fête, ne pleurez pas, je vais chercher le gâteau et faire de la chicorée !

-        Amène la bouteille Tris, j’ai besoin d’un remontant je crois, articule Tobias.

Un peu gênés de se retrouver ainsi enlacés, les deux hommes se rassoient, face à face, et essaient de baser leur toute nouvelle relation sur quelques souvenirs.

-        Gamine, Evelyn, c’est bien ça le nom de la mère de… ce gamin-là, hein, ma fille ?

-        Oui, confirme Tris en arrivant avec l’assiette et les verres.

-        C’est elle dont tu m’as parlé en lisant les journaux, n’est-ce-pas ?

Tris s’assombrit, en jetant un regard à Tobias pour l’inviter à la laisser parler.

-        Oui, je suis désolée, elle est décédée il y a quelques semaines, dit-elle tristement en lui prenant la main.

-        Il lui est arrivé quoi ? J’ai dû m’endormir quand tu me lisais les articles, je ne sais plus.

-        C’est… une victime de la guerre civile, elle n’a pas réussi à s’en remettre, elle a été prise… dans une embuscade.

Tobias regarde Tris avec adoration. Sans dire de mensonge, elle permet à ce vieil homme déjà bouleversé par l’arrivée fracassante de son petit-fils dans sa vie, de ne pas haïr sa fille disparue pour ses actes abjects. Le jeune homme sert un fond d’eau de vie dans les trois verres et les tend à Tris et à Jonah.

-        A nous ! Et à toi, Tris, tu es… stupéfiante… lance-t-il en lui jetant un regard de braise.

 

***

 

Il est très tard quand Tris et Tobias raccompagnent Jonah à son appartement. Tous ont passé la soirée à se raconter, se découvrir et se goinfrer de gâteau au chocolat. Avant de refermer sa porte, Jonah porte sa main doucement sur l’épaule de Tris :

-        Tu as remis de la joie dans une vieille carcasse qui n’en a plus ressenti depuis… je ne m’en souviens même plus, dit le vieil homme en souriant.

Puis il regarde Tobias d’un faux air sévère :

-        Quant à toi, les gamins te réclament en salle de sport, tu ne les entraîne plus très souvent ! Assume ton engagement à leur égard !

Tobias rit, attendri par ce grand-père tout neuf, qui a tout d’un père, un vrai.

-        Promis, je ferai des efforts. Bonne nuit… Jonah.

Jonah referme sa porte doucement, et colle son oreille contre le bois, curieux comme un gamin qui attend le Père Noël. Il n’entend rien, tout d’abord. Certainement, son petit-fils, ce cadeau du ciel, et cette gamine qui l’a adopté dès son arrivée à l’orphelinat, s’embrassent devant la porte.

En l’espace d’une soirée, il a retrouvé une famille, un petit-fils courageux, une belle-fille sensationnelle et, qu’il le veuille ou non, un gendre.

 

***

 

Dans l’appartement, Tobias se laisse tomber de toute sa hauteur dans le canapé. En passant les mains sur son visage, il n’arrive toujours pas à croire ce qui lui arrive. Après avoir vécu quinze ans sans père, ni mère dignes de ce nom, Tris lui a redonné une place dans cette famille déchirée, et quelqu’un, un parent, à aimer. Il tend une main à Tris, qui vient s’installer à califourchon sur ses genoux et prend ses joues dans ses mains. Elle caresse avec douceur et délice la naissance de barbe brune qui ombre à peine le visage de son âme sœur. Son cœur est gonflé de bonheur pour lui.

Tobias enserre sa taille et se redresse pour fourrer son visage dans le cou de Tris, aspirant contre son front et son nez, la soie de ses cheveux.

-        Comment tu arrives à faire ça, Tris ? marmonne-t-il dans le col de son chemisier zippé.

Tris serre contre sa poitrine la tête chérie, en posant sa joue sur les cheveux noirs de Tobias.

-        A faire quoi ? demande-t-elle.

-        Tu transformes les déserts en oasis, le chagrin en joie, la lassitude en passion. Avoue, tu n’es pas réelle, tu es une fée, un mirage, tu vas disparaître après avoir transformé aussi la pluie en arc-en-ciel…

-        Oh non, j’aime trop la pluie ! répond Tris en riant. Puis elle ajoute d’une voix douce en fermant les yeux : Je ne suis pas seule à faire « tout ça », comme tu dis. J’ai une mémoire qui est un cadeau du ciel. A chaque seconde, je sens que j’ai près de moi Beatrice, mes parents, et les âmes de leurs propres parents et grands-parents. Tous me soufflent la direction à prendre sans que je m’en aperçoive. Ils me donnent le sens de mes recherches, les traces dans lesquelles je dois marcher. Et je t’ai, toi. Où que tu sois, si tu veux toujours de moi, je serai aussi… Tu es mon inspiration de chaque instant, Tobias. Je t’aime… Si je pouvais, je guérirais toutes les blessures de ton cœur, de ton âme…

-        Tu le fais déjà, souffle Tobias en prenant sa bouche. J’ai une chance folle de t’avoir, le monde a de la chance de t’avoir.

 

***

 

Tobias peine à trouver le sommeil cette nuit-là. Les incroyables révélations de Tris, durant la journée, tournent dans sa tête. Un grand-père ! Il a un grand-père ! Et normal… Pas comme son père, ou sa mère. Il se prend à se demander si lui aussi, ce grand-père tombé du ciel, est Divergent, comme lui.

Pourtant, il s’inquiète de savoir si Tris lui a vraiment détaillé toutes ses découvertes. Il en doute, au fond de lui. Car il ne semble pas le seul à être perturbé. Qu’est-ce qu’elle a appris d’autre ? Quel lourd héritage lui ont laissé les Prior ? De quelle nouvelle responsabilité peut-elle se sentir chargée ?

Plusieurs fois, il a dû resserrer sur elle ses bras protecteurs. Dans son sommeil, la jeune fille, comme elle les avait subis il y a de ça plusieurs semaines, semble en proie à de violents cauchemars la réveillant en sursaut.