CHAPITRE TRENTE-TROIS

 

 

Tobias rentre très tard. Il avait à commencer de préparer l’Hovercraft. Tris est allongée sur le lit à plat ventre, torse nu. Ses pansements occupent tout son dos. Elle s’est endormie, et Tobias hésite à la réveiller. Mais il est indispensable de soigner les tatouages pour écourter au maximum la durée de la cicatrisation. Mis à part le symbole des Audacieux, Tobias ne voit pas bien encore à quoi ressemble le dessin qui occupe les trois quarts de son dos. Les croûtes et les rougeurs sont encore trop nombreuses pour dévoiler les traits de l’artiste. Tobias se penche et embrasse son bras nu en écartant le voile de ses cheveux. Tris se réveille.

-        Ne bouge pas, je vais faire les soins, tu peux rester comme ça. Inutile de te remettre les pansements maintenant, ça va sécher à l’air libre. Dis moi ce que c’est, je ne vois pas…

-        Mmmh … non, se défile Tris. Dis moi ce que tu as fait aujourd’hui…

-        Mmmh… non, se venge Tobias, vaguement vexé.

Malgré leur chamaillerie, le jeune homme se dit qu’il ne pourra pas tenir longtemps dans son silence. Il faudra qu’ils parlent de la préparation de l’Hovercraft. Il est inenvisageable de partir pour une telle expédition sans un minimum de précautions.

 

***

 

Tobias parti, Tris se remet au travail, ses recherches historiques et généalogiques ont été laissées de côté longtemps, au bénéfice de l’exploration du mur. Elle reprend là où elle en était restée : au mariage de ses parents. En Marge de l’acte de mariage, elle lit avec émotion l’annotation renvoyant vers l’acte de décès. Natalie et Andrew y son déclarés morts le même jour, pendant la guerre civile, à l’âge de quarante-trois ans. Ça correspond à ce qu’elle a vu dans les transferts mémoriels, et à la mémoire qu’elle décrypte progressivement de sa sœur Beatrice.

En remontant dans le temps, elle retrouve le mariage d’Helena et William Prior, les parents d’Andrew, à l’âge respectivement de vingt-et-un et vingt-trois ans. Elle apprend aussi qu’Andrew avait une sœur, Elisabeth, de cinq ans son aînée. Jamais Tris n’a détecté dans quelque patch que ce soit, l’existence de cette jeune fille. Andrew n’avait sans doute jamais évoqué son existence à personne, en bon Altruiste d’adoption qu’il était. L’acte de décès d’Elisabeth finit par dévoiler à Tris qu’elle n’avait que dix-sept ans à sa mort, chez les Erudits, sa faction d’origine et aussi celle qu’elle avait choisie lors de la Cérémonie du Choix. Elle aurait associé des produits nocifs entre eux dans un laboratoire et n’y aurait pas survécu. Le décès est constaté par son mentor… Derek Matthiews.

Tris reprend ses notes. Déjà, Kristin Johnson était décédée d’un accident de laboratoire. Il semble que les produits chimiques et les laboratoires aient fait autant de morts chez les Erudits que le gouffre chez les Audacieux... Et le nom de Matthiews se retrouve presque à chaque fois impliqué dans ces décès étranges. Elle ne peut qu’en déduire que l’ensemble de cette société articulée en factions était gangrénée depuis longtemps par les exactions d’une poignée de personnes aux visions totalitaires, prêts à tout soit pour le pouvoir, soit pour maintenir artificiellement une apparence de fonctionnement idéal.

L’arbre généalogique des Prior prend forme, elle parvient à retracer le chemin généalogique de ses ancêtres, jusqu’à Edith Prior. Elle constate qu’à chaque mariage, soit c’était le garçon nommé Prior qui donnait son nom à son épouse, soit c’était la fiancée Prior qui le donnait à son époux. Jamais aucun mariage d’un Prior n’a donné lieu à un changement de nom du couple pour l’autre patronyme. Mais un point lui saute aux yeux et lui donne l’impression soudaine de se vider de son sang. Aucun Prior n’a vécu plus de quarante-cinq ans. Tous sont décédés de morts violentes : accidents de laboratoire, suicides, trahison entraînant la peine de mort par sérum létal, disparition mystérieuse, jusqu’à la mort de Natalie et Andrew par arme à feu pendant la guerre.

Une malédiction semble poursuivre la lignée et le nom des Prior. Tobias aurait-il eu raison d’avoir peur qu’elle ne meure trop vite ? En disant cela, il pensait à l’échec du clonage dont elle était née, en cas de vieillissement rapide et prématuré. Mais si la raison en était plutôt une hérédité catastrophique ? Une vie inéluctablement courte ? Mais pour quelle raison ?

Tris décide de ne pas parler de ça à Tobias, pour ne pas l’alerter, tant qu’elle n’identifie pas la raison de cette espérance de vie incroyablement courte des Prior. La réponse est peut-être dans leurs activités ? Pourquoi, à chaque mariage, c’est le nom de Prior qui était choisi par les époux ?

Helena et William Prior décèdent à quelques semaines d’intervalle, après le décès de leur fille Elisabeth. Dans les journaux de l’époque, Tris lit qu’Helena aurait accusé Derek d’avoir assassiné sa fille, ce qui a provoqué un scandale chez les Erudits. Elle est déclarée morte, quelques semaines plus tard sans que les circonstances soient relatées. William, archiviste documentaire chez les Erudits, se suicide, de chagrin explique l’article, quelques jours plus tard, par injection létale. Voilà pourquoi ils n’étaient pas là au mariage d’Andrew. Et aussi pourquoi ce dernier avait quitté les Erudits, parmi lesquels circulaient de terribles rumeurs sur ces disparitions.

Archiviste documentaire… Cette fonction interpelle Tris. Johanna lui a permis d’accéder aux archives documentaires de la cité, avec les codes d’accès de Tobias, les plus étendus existant. Malgré ses recherches, Tris ne trouve rien de plus sur ces disparitions, ces morts prématurées, dans les ressources qu’elle exploite.

L’esprit de Tris réfléchit à toute vitesse. Edith Prior est arrivée à Chicago en changeant de nom, après avoir absorbé le sérum d’oubli, porteuse du message enregistré de la civilisation extérieure, et de leur expérience sur les factions. Tous les mariages par la suite ont perpétué le nom des Prior, presque tous chez les Erudits, à part quelques transferts entrants, et de très rares transferts sortants, qui ont changé de nom, ou sont morts avant de convoler.

Le nom des Prior devait être perpétué. Avec son message. Tous les Prior avaient une mission à travers le temps ! Tris en est convaincue. Parmi tous les ancêtres qu’elle retrouve, figure un archiviste toutes les deux générations. Andrew et Natalie Prior sont les seuls à avoir fait défection pour intégrer les Altruistes, Tris comprend mieux pourquoi le Bureau était furieux : leurs enfants ne pourraient pas être archivistes, et continuer à assurer le suivi et la mémoire de leur expérience ! Mais coup de théâtre le jour de la Cérémonie du Choix, puisque Caleb était retourné chez les Erudits, au désespoir de ses parents !

En un éclair, Tris comprend beaucoup de choses : Andrew et Natalie devaient pertinemment connaître la fatalité de la lignée des Prior, ils avaient espéré s’en défaire en quittant les Erudits, mais le retour de Caleb dans la faction d’origine d’Andrew contrariait leur espoir. Ils étaient terrifiés à l’idée que la terrible malédiction tombe à nouveau, en l’occurrence sur leur fils. Quand Beatrice choisit les Audacieux, Natalie a souri : sa fille pourrait peut-être échapper à cette malédiction. Et dans un transfert, Tris se souvient que la veille de la Cérémonie, en serrant leurs enfants dans leurs bras après le dîner, Natalie avait murmuré à l’oreille de Beatrice qu’elle était très fière d’elle. Mais pas à Caleb. Pourquoi ?

Dans la tête de Tris, les pièces du puzzle dansent, certaines s’emboîtent. Bien sûr ! Sa mère avait senti la différence de Beatrice : pour faire elle-même passer le test aux jeunes de seize ans des autres factions, elle savait très bien pourquoi certains étaient renvoyés chez eux au prétexte d’être malades. Elle-même avait déjà eu recours à ce subterfuge pour couvrir des Divergents. Natalie savait que sa fille prenait la suite, Beatrice était l’héritière de la lignée des Prior. Voilà pourquoi elle lui avait dit qu’elle était si fière d’elle ! Gardienne du secret, messagère et croisée !

Alors, Beatrice n’avait aucune chance ? Elle était destinée, née pour se sacrifier au nom du secret, de la boîte ? Divergente pour sauver les autres et mourir ?

Tris, tremblante, abasourdie par ses propres conclusions, cherche une autre façon d’interpréter ses découvertes, en vain. Elle voudrait trouver une preuve. Elle voudrait surtout prouver qu’elle se trompe, que Beatrice n’a pas été l’instrument de manipulateurs qui ont réussi à utiliser la lignée, toute une lignée d’êtres humains, pour servir leur expérience. Beatrice est morte en révélant aux habitants le mensonge dans lequel ils vivaient depuis des décennies, et en les protégeant pour l’avenir, de ces expériences. Cela a-t-il suffi pour briser la malédiction ?

Caleb n’est pas archiviste mais travaille dans le domaine de l’agronomie. Il n’a pas repris le flambeau de son aïeul. Soudain, une idée traverse l’esprit en ébullition de la jeune fille. « C’est pas possible, ce serait trop simple… », pense-t-elle.

Tris se déconnecte de la base documentaire. Puis y retourne. Le système lui demande à nouveau le code d’accès. Elle regarde quelques instants, hypnotisée, la zone vierge qui attend le code, sans arriver à en détacher ses yeux figés. Ses doigts bougent jusqu’à l’écran clavier, alors qu’elle a l’impression de ne pas le leur avoir commandé. Mais au lieu de taper le code secret de Tobias, ses doigts écrivent : D-E-S-T-I-N-E-E.

L’interface des archives s’ouvre. Tris vient d’endosser le flambeau maudit des Prior.

 

***

 

Tris n’arrive plus à taper sur l’écran tactile. Ses doigts tremblent et elle ne les contrôle plus. C’est lettre par lettre qu’elle continue ses recherches, mot par mot. Elle sent la sueur perler sur son front, dans sa nuque, son dos n’est qu’une surface embrasée par la brûlure de la transpiration sur ses plaies à peine fermées. Elle se lève brusquement du fauteuil de bureau qu’elle occupe depuis trois heures, son débardeur vole sur son passage, elle se déshabille avec rage et se place, en pantalon et en soutien-gorge, sous la douche. Elle laisse une minute l’eau fraîche apaiser le feu dans son dos, et ramener un peu de calme dans sa tête. Elle s’en veut de ne pas avoir eu le courage d’affronter la douleur, mais ce n’est pas la guerre, personne n’est menacé en cette minute, aucun héroïsme à endurer la douleur pour rien.

Sans prendre le temps de se sécher, elle retourne dans la pièce principale, pousse le fauteuil de bureau, attrape une chaise qu’elle place devant l’écran à l’envers et elle s’assoit à califourchon sur le bois, appuyée sur le dossier de la chaise, le dos à l’air libre, apaisé par l’eau fraîche. La douche lui a fait du bien, elle ne prête pas attention à la flaque d’eau qui s’étend sous sa chaise, et reprend ses recherches.

Et elle voit. Elle comprend. L’incroyable fardeau, la destinée fatale des Prior. La boîte, dont le secret de l’emplacement n’est transmis que de Prior en Prior, ainsi que le code secret protégeant le message du Bureau, qui a failli se perdre avec la mort brutale d’Andrew et Natalie Prior. Sans la Divergence de Beatrice, son intelligence, deux cents ans d’expérience auraient été réduits à néant, et des milliers d’êtres humains auraient encore été sacrifiés sur l’autel d’un modèle de société en perdition.

Dans les archives, Tris retrouve les rapports sur les disparitions mystérieuses, comment certains Prior, peu, ont été exfiltrés en secret vers la Marge ou les Sans-faction, sans avertir le Bureau, car trop exposés, ou trop faibles pour perpétuer la lignée des missionnaires. Quand un Prior trouvait refuge chez les Sans-faction, il était systématiquement renommé, et sa trace effacée dès le jour de sa disparition. Ainsi, un certain Christopher Prior est devenu, chez les Sans-faction, Chris Priston. Sont consignés aussi les soupçons d’assassinat sur certains membres de la famille Prior. Tout en lisant, Tris s’imprègne de toute l’histoire de sa famille, comme si cela lui rappelait des souvenirs secrets et enfouis. Tout lui semble logique et presque convenu.

Malgré l’horreur de certains détails morbides, Tris sent la trame de sa vie se coudre un peu plus, les lambeaux de son passé se rafistoler, pour lui donner une Histoire, une raison d’être. Elle et Caleb sont les derniers des Prior, cela fait-il d’eux les héritiers de la lignée ? L’origine de sa naissance, à elle, lui en donne-t-elle le droit ? Et quel secret reste-t-il à garder, à transmettre ? Les factions sont dissoutes. Même si la paix est fragile, la société se réorganise, la vie reprend ses droits. Quel peut bien être son rôle, s’il y en a un à lui échoir, maintenant ? Caleb a-t-il les épaules assez larges pour endosser le rôle ancestral des Prior ? Ses travaux en faveur de l’agriculture sont importants pour le rétablissement de ressources alimentaires saines. A sa mesure, il contribue au bien commun. Doit-elle dans ce cas, lui faire part de ses découvertes ?

Perdue, taraudée par ses questions, Tris se lève pour faire les cent pas dans l’appartement. Elle a besoin de réfléchir aux conséquences de ce qu’elle a appris. Elle ne se sent pas l’expérience pour prendre une décision aussi grave, qui engage des générations de ses aïeux, et la confiance qu’ils mettaient dans leur descendance. Après avoir réparé les gènes, sauvé des êtres humains dans une cité en guerre, l’action de Tris en faveur de l’eau s’inscrit-il dans ce qui était attendu de sa lignée ?

Pour se laisser le temps de la réflexion, Tris décide de changer de cible. Elle consacre ses recherches suivantes à la famille de Tobias. Les dossiers secrets de William Prior sont peut-être plus complets, et lui permettront peut-être de savoir ce qu’il est advenu de Jonah Johnson, le père d’Evelyn. William Prior est décédé avant le mariage de Marcus et Evelyn, mais Tris apprend que son père Andrew a continué à alimenter un peu les archives secrètes des Prior, avec la complicité informatique de… Marcus.

Sans l’informer dans les détails du contenu de ses articles, les Prior ont dû demander l’assistance de leur voisin et ami, chef du gouvernement de la cité, pour accéder aux ressources protégées des archives documentaires. Marcus était complice de leur mission, comme il avait essayé d’en informer Beatrice, chez les Fraternels. Il disait donc vrai. Lui seul pouvait encore informer Tris, la plus forte des enfants Prior, de sa mission, de son héritage. Et Tobias et elle l’ont renvoyé. Dans le contexte, ça pouvait aisément se comprendre. Mais en réfléchissant, Tris ferme les yeux et se remémore tous se qu’elle sait de leur période de refuge chez les Fraternels, et de l’invasion des Audacieux à la solde des Erudits, pour traquer les Divergents. Marcus avait tout fait pour protéger leur fuite précipitée, jusqu’à se mettre en travers du trajet des balles qui les visaient, Tris en a la vision floue, mais certaine. Ce jour-là, il a joué son rôle de père, et de messager du secret, en tentant, non seulement celle de Tobias, mais aussi de protéger la fuite de Beatrice et Caleb.

Dans ses articles, Andrew raconte qu’après le mariage de Marcus et Evelyn, les Prior avaient parfois entendu des éclats de voix chez leurs amis, et qu’ils les voyaient rarement ensemble. Ces faits avaient leur importance puisqu’ils concernaient le chef du gouvernement, dont la réputation était primordiale dans le système des factions. Les Prior ont donc protégé leur ami, commençant par lutter contre les rumeurs, qu’ils pensaient infondées, mais dues au mauvais caractère d’Evelyn. Mais un jour, les Eaton ont reçu la visite de Jonah Johnson, peu après leur mariage, avec un paquet, un cadeau. S’en était suivi une grosse dispute. Et quelques jours plus tard, Andrew indique dans un rapport qu’il soupçonne Evelyn d’avoir soumis son père au sérum d’oubli, une dose ayant disparu des réserves pourtant protégées des Altruistes.

Tris interrompt sa lecture pour réfléchir en fermant les yeux. L’obscurité derrière ses paupières l’aide à se concentrer. Elle essaie de rassembler les éléments dont elle dispose. Jonah Johnson, Erudit ingénieur de génie civil chez les Erudits, le cadeau, le sérum d’oubli, la disparition. Quoi d’autre ? Elle se lève à nouveau pour marcher dans l’appartement. Elle peste contre l’absence de photos dans les articles. Les Altruistes n’en prennaient jamais, et ses parents n’ont pas dérogé à cette règle.

En sortant de sa douche anarchique, elle avait tordu ses cheveux mouillés en une torsade qu’elle avait passée sur le devant de son épaule, afin qu’ils ne gardent pas humide le tatouage convalescent. Dans son dos, sa peau a séché. Maintenant, elle la tiraille, déshydratée.

Il lui manque un élément pour que les pièces du puzzle s’assemblent, mais lequel ? Tris croise ses doigts entre eux et fait quelques mouvement d’étirement avec ses bras en l’air, puis devant elle, accentuant les tiraillements dans son dos desséché par la douche, et sans soins. Tris s’agace. Pour une fois, fermer les yeux, marcher de long en large, ne la calme pas, et ne lui fournit pas la solution. Pourtant, elle sent que la réponse est là, tout près.

C’est en rouvrant les yeux que la solution lui apparaît.

-        Non, c’est pas vrai ? Ça peut pas être aussi bête que ça ? murmure-t-elle pour elle-même.

Dans un mouvement de frappe de polo, elle récupère son débardeur qu’elle avait jeté au sol et l’enfile. Son dos la démange mais elle n’a pas le temps de se préoccuper de ça. Elle fonce dans la salle de bain, en ressort presque immédiatement et elle est déjà arrivée en courant à la moitié du couloir quand la porte de l’appartement se ferme automatiquement derrière elle.

 

***

 

-        S’il te plaît, Matthew, c’est important ! plaide Tris.

-        Mais Tris, nous avions déjà un planning dans ce labo aujourd’hui, tu aurais dû prendre rendez-vous, je me serais arrangé, répond Matthew sur un faux ton de reproche.

Le jeune homme, bien qu’ayant maintenant une relation amoureuse avec Lily, garde une profonde tendresse pour Tris. L’avoir accompagnée pendant tout son éveil, été aussi le confident de ses difficultés, de ses joies, a tissé un lien fort entre eux. Mais là, ce que lui demande Tris en urgence… Il soupire :

-        Quel est ce résultat que tu soupçonnes, pourquoi a-t-il tant d’importance ?

-        Je… Je te le dirai, mais après. Fais-moi confiance, je ne t’ai jamais rien demandé sans raison, non ?

-        Je sais, concède le généticien. Mais… ce travail a un coût, je ne sais pas si je peux le faire passer comme ça, Tris, j’ai des comptes à rendre, tu sais…

-        Combien ? demande Tris avec force.

La somme que Matthew lui annonce est élevée. La moitié de son indemnité mensuelle. Tris se mord la lèvre et réfléchit en vitesse à ses dépenses et aux conséquences si elle devait diminuer de moitié sa prochaine indemnité.

-        D’accord, je paie la somme, affirme-t-elle en tendant ses mains devant elle pour que Matthew se saisisse de ce qu’elles contiennent.

-        Toute utilisation du matériel de laboratoire est consignée, Tris, je ne pourrai pas garder secret le résultat.

-        Je ne te le demande pas. Juste de le garder pour toi deux jours pour me laisser le temps de gérer l’information. Ensuite, ça n’aura plus de raison de rester secret. Dans combien de temps ?

-        Je le ferai ce soir. Je procède toujours au test deux fois, pour garantir le résultat. Donc, demain, en fin de matinée. Tu sais déjà ce que je vais trouver, n’est-ce-pas ?

-        Je crois que oui, dit Tris avec un sourire mystérieux.

 

***

 

De retour à l’appartement, Tris s’est remise sur la base documentaire de son aïeul. Elle doit absolument se changer les idées, où elle va devenir folle à attendre le résultat de la recherche demandée à Matthew.

Le dernier article est signé de son père, peu de temps avant son décès, pendant la guerre civile. Il y explique où trouver la boîte et ce qu’elle contient. Elle avait été déplacée quand Natalie et lui ont intégré les Altruistes, et enterrée dans leur propre logement quand ils ont emménagé ensemble. La suite, Tris la connaît.

Mais surtout, plus loin dans le temps, il explique comment Evelyn avait entendu une conversation qui ne lui était pas destinée. Et pour cause. Incompatible avec la faction des Altruistes, comme avec toutes les autres, Evelyn était curieuse et ambitieuse, révoltée contre le système. Elle cherchait tous les moyens de s'en venger. La curiosité étant proscrite dans la faction, Andrew et Natalie n’avaient sans doute pas observé suffisamment de précautions pour, un jour, évoquer leur mission. Alors que Tobias avait seulement six ans, elle les sollicite pour organiser sa disparition, sans son fils, sans quoi elle les menaçait de révéler leur condition particulière et tout ce qu’elle avait entendu.

Du jour au lendemain, Evelyn disparaît, morte pour tous. Sauf pour Natalie et Andrew, déchirés par leur devoir et le mal qu’ils infligeaient à son petit garçon.

Dans un fichier, Tris retrouve la liste des Divergents exfiltrés par Natalie, parfois aidée de Marcus. Dans cette liste, Amar, Jeffrey, George, et d’autres.

Tris se dit que ces précieuses archives l’ont aidée à reconstruire le puzzle de son passé, de sa famille. Et vont peut-être contribuer au bonheur de plusieurs autres personnes. A ce jour, elle est la seule à en connaître l’existence, et il s’est passé énormément de choses depuis le dernier enregistrement de son père.

Elle ouvre une nouvelle rubrique, et écrit.

Elle écrit qui elle est, et les circonstances de sa naissance, ses capacités mémorielles, et son évolution. Puis elle écrit la guerre, le chagrin, la peur, la fuite, les combats de sa sœur, ses espoirs aussi, trompés par David. Puis sa mort. La gorge gonflée d’émotion, de peine et de joie mêlées, elle écrit, pendant des heures, avachie sur le dossier en bois de la chaise appuyé sur le bureau de Tobias.

Quand celui-ci rentre, c’est dans cette position de crapaud qu’il voit sa petite amie. En entendant la porte s’ouvrir, elle lève les yeux de l’écran, ses traits sont tirés. En se levant de sa chaise, tout son corps lui fait mal, d’avoir été si mal assise pendant tout l’après-midi. Mais elle court, sans un mot, sans s’occuper de ses courbatures qui la lancent, et se jette au cou de Tobias pour y cacher son émotion, elle a besoin de partager le poids de ses découvertes. En partie.

Tobias, très étonnée de son comportement, se contente dans un premier temps de la serrer dans ses bras, puisque c’est ce qu’elle semble attendre de cet élan subit. Puis, il s’écarte un peu, et repousse doucement la mèche qui dissimule la moitié gauche de son visage.

-        Tris ? Qu’est-ce-qui se passe ? demande-t-il doucement.

Tris réalise qu’elle meure de faim. Depuis que Tobias est parti le matin même, elle n’a rien avalé. Ses découvertes, les émotions, la faim, tout lui donne le vertige. Les mains glissées autour de sa taille, elle s’accroche au jeune homme en serrant son tee-shirt dans ses doigts refermés sur les paumes. Elle n’a pas l’air chagrinée, ou inquiète, alors Tobias attend patiemment qu’elle lui parle.

-        J’ai trouvé, murmure-t-elle.

-        Qu’as-tu trouvé ? s’enquiert-il en la conduisant, contre lui, jusqu’au canapé.

-        Tout. Ma famille, mes ancêtres, leur mission, les preuves, tout.

Ensemble, ils s’installent dans le canapé, et Tris raconte. A l’aide de la tablette, elle explique les fichiers d’état civil, la découverte des archives secrètes, transmissibles que dans la lignée des Prior, les articles de William, puis de son père, et ce qu’elle a écrit, elle. Elle passe sous silence l’espérance de vie catastrophiquement basse des Prior, en tout cas pour l’instant. Elle ne veut pas l’inquiéter. Elle l’informe des circonstances de la disparition de son grand-père Jonah Johnson, peu après une grosse dispute entendue chez les Eaton.

-        Ça ne m’étonne pas. Ma mère a dû s’offusquer d’un truc qu’il lui aura dit, et organiser son assassinat ! dit Tobias d’une voix triste.

-        Ça, je ne peux pas te le dire, répond doucement Tris, je suis désolée.

-        Ne le sois pas. C’est dingue comme tu peux trouver les trucs parfois les plus évidents, mais qui ont échappé à tout le monde ! s’étonne Tobias. C’est fou, tout ça !

En jetant un œil sur son ordinateur, Tobias remarque la flaque d’eau, qui ne s’est pas résorbée, sous la chaise à l’envers. Il interroge Tris du regard.

-        Avec le stress et l’énervement, j’ai beaucoup transpiré, explique la jeune fille. La sueur me brûlait tellement le dos que je suis allée me mettre sous la douche toute habillée pour me rafraîchir, j’avais juste enlevé mon débardeur pour qu’il ne colle pas sur la peau du dos. Je ne me suis pas séchée.

Tobias sourit en secouant la tête.

-        Déraisonnable, encore… soupire-t-il. Je vais faire les soins.

Tris acquiesce.

-        Je vais me doucher.

Elle revient quelques minutes plus tard, fraîche et plus détendue. Tobias sèche son dos en tamponnant doucement. De petites croûtes tombent, petit à petit, des plaies les plus larges dues aux surfaces noircies. L’onguent hydratant calme enfin les tiraillements qu’elle a endurés toute la journée. Pendant que Tobias étale la crème, Tris lâche :

-        Il faut que j’aille voir Marcus.

Tobias interrompt son geste imperceptiblement, puis reprend les petits mouvements circulaires.

-        Je sais depuis longtemps que ce moment devait arriver, dit-il. Je m’y attendais.

-        Il a des réponses qui me manquent encore, j’en suis sûre, essaie d’expliquer Tris.

-        Je sais. Je l’ai prévenu que tu irais, quand j’y suis allé, avec Mark, pour ses plantes.

-        Oh, je ne savais pas que tu y étais allé, et…

Le ventre désespérément vide de Tris leur coupe ridiculement la parole d’un grognement d’ours en colère qui provoque une hilarité bienvenue après la tension à l’évocation de Marcus.

-        Ne me dis pas que tu n’as pas mangé de la journée ? s’offusque Tobias.

-        Je n’ai pas vu l’heure, j’étais absorbée, s’excuse Tris en se retournant.

Tobias pianote sur la tablette et commande deux gros hamburgers au livreur à domicile.

-        Pas de cuisine, ni de vaisselle, je t’offre le dîner, tu l’as bien mérité, ça se fête, toutes tes trouvailles.

Tris sourit, et se garde de lui dire qu’elle espère avoir encore mieux à fêter, dès le lendemain.

 

***

 

Tris s’agace depuis qu’elle est réveillée, la matinée traîne en longueur. Elle regarde sans cesse sa montre dans l’espoir de recevoir de Matthew le message tant attendu, lui signifiant que les résultats de son travail sont disponibles. Les secondes s’égrènent, trop doucement à son goût, au rythme des battements de son cœur qu’elle sent résonner dans tout son corps.

Pour s’occuper et arrêter de tourner en rond, elle fait un gâteau au chocolat façon Audacieux, en espérant qu’il sera un met de fête, et non de consolation. Elle descend le linge à laver à la buanderie de l’orphelinat, puis remonter tourner en rond dans l’appartement, sans pouvoir trouver la concentration pour se remettre sur les ressources documentaires des Prior. Sur les nerfs, elle sursaute violemment quand sa montre vibre sur son poignet, annonçant le résultat tant attendu. Tris, tremblante, ose à peine afficher le message que lui envoie Matthew. D’un doigt de sa main moite, elle ouvre le mini-message, accompagné d’une pièce jointe à ouvrir depuis son ordinateur, avec le résultat détaillé.

Positif, à quatre-vingt-dix pourcents.

Le vertige la saisit et elle tombe assise dans le canapé en fermant les yeux, bouleversée par l’enjeu de la réponse qu’elle avait pourtant pratiquement devinée depuis la veille. Elle se relève comme un ressort, en levant les bras au ciel et en hurlant de joie.

Immédiatement après son explosion de bonheur, le cœur battant, elle se demande comment elle va pouvoir annoncer cette nouvelle. Elle a quelques heures pour y réfléchir.

 

***

 

Quand Tobias rentre le soir même, plus tôt, à la demande de Tris, il est intrigué. Elle lui a demandé de ne pas s’inquiéter, mais voulait le voir dès que possible. En entrant dans l’appartement, il ne remarque rien d’autre que la bonne odeur de son gâteau préféré. Tris se lève de l’écran et vient à sa rencontre, pour le serrer dans ses bras.

-        Alors, qu’est-ce-que tu as inventé cette fois ? demande Tobias d’un ton moqueur.

-        J’ai quelqu’un à te présenter, dit Tris mystérieusement.

-        Tu sais, moi et les surprises…

-        Je pense que tu vas aimer celle-là, réplique Tris sur le ton le plus neutre qu’elle parvient à adopter. Je dois aller chercher quelque chose, je reviens dans quelques minutes. Tu devrais t’asseoir.

Tris s’éclipse par la porte de l’appartement, sous l’œil perplexe et vaguement inquiet de Tobias. Sa petite amie l’a habitué à des surprises, pas toujours bonnes, issues de ses comportements parfois irrationnels ou passionnés. Mais Tris semble plutôt de bonne humeur et il reste sur ses interrogations. Quand le déclic de la porte retentit, Tobias entend une voix familière grogner :

-        Pas si vite, ma jolie, j’ai pas vingt ans moi !

-        Venez, entrez ! clame Tris avec empressement.

Tobias voit avec étonnement Monsieur Stone passer la porte de son appartement, presque poussé par Tris. Cette précipitation sans concession pour son âge ne lui ressemble pas. Quand il voit Tobias, le vieux monsieur s’adresse à lui et s’offusque :

-        Mais quelle mouche la pique !

-        Bonjour John, je ne sais pas, elle ne veut rien me dire depuis tout-à-l’heure ! répond Tobias en souriant. Et s’adressant à Tris : à lui aussi tu as quelqu’un à lui présenter ?

-        Oui, exactement ! chantonne Tris. Asseyez-vous, tous les deux !

Tris laisse les deux hommes s’asseoir face à face autour de la table, et prend place debout derrière Tobias, en passant ses bras autour de lui en cravate. Elle prend une grande inspiration :

Tobias, je te présente Jonah Johnson, ton grand-père.