CHAPITRE TRENTE-ET-UN

 

 

En début d’après-midi, les affaires sont soigneusement remballées dans le camion. Puisque Mark sera de l’expédition, il a proposé que l’entraînement à la natation se poursuive dans le lac au cours du trajet. Inutile de rester près de l’étang plus longtemps. Le groupe décide donc de retourner continuer l’exploration du mur, après une halte à une porte pour récupérer de l’eau, et surtout, ramener Jeffrey à sa mère. Depuis deux jours, le jeune homme trépigne et attend avec fébrilité le retour des campeurs.

Dans le village de Mark, l’arrivée des Audacieux fait beaucoup plus de remue-ménage qu’à leur première visite. La nouvelle de l’attaque a fait le tour des maisons et tous sont curieux de voir ces phénomènes qui ont blessé quatre d’entre eux et mené les autres à l’enfermement dans le bureau de justice.

La mère de Mark le prend dans ses bras en lui avouant avoir eu peur quand la nouvelle de l’agression lui était parvenue. Mais le Chef était venu la rassurer à son sujet, le matin même. Jeff, lui, les attendait de pied ferme. Il veut les accompagner à la ville, voir cette femme dont on lui a dit qu’elle était sa mère.

Mark laisse sa cueillette de plantes à sa mère, il trouvera d’autres occasions d’en débusquer plus loin. Il ne garde que de quoi faire encore des infusions d’écorce de saule à Christina pour calmer les élancements dans son bras. La brave femme se montre déçue que son fils reparte, mais elle a parfaitement vu les regards qu’il lance à la jolie jeune fille à la peau mate… son fils quitte le nid qui l’a vu naître.

Le groupe reprend la route pour rejoindre la clôture. A mi-chemin, Tobias envoie un message à Johanna pour l’inviter à se rendre à la porte du mur, où ils s’étaient rejoints deux jours plus tôt, en insistant pour qu’elle vienne en personne, avec du ravitaillement.

Johanna est habituée aux phrases laconiques de son assistant, et à ses mystères parfois. Elle s’est toujours félicitée de lui avoir fait confiance, malgré les risques parfois démesurés qu’elle ne pouvait pas le dissuader de prendre. Le message ne l’étonne donc pas plus que ça, le groupe doit avoir trouvé une information importante. Son véhicule est rapidement chargé avec de l’eau, des vivres supplémentaires et elle embarque avec le chauffeur sur la route chaotique qui mène à la clôture. Le camion des co-équipiers est déjà là, quand elle arrive. Elle aperçoit Tobias et Peter, près du véhicule, qui attendent en discutant.

Quand elle descend de son véhicule, Tobias la rejoint.

-        Vous allez tous bien ? demande Johanna, heureuse de les revoir tous entiers.

-        Pas tout-à-fait, Christina a été légèrement blessée. Mais ça ira. Nous avons découvert pas mal de choses, Johanna. Mais rien qui soit plus important que ce que nous t’avons rapporté.

-        Que m’as-tu rapporté ? demande Johanna en souriant.

-        Pas « que », mais « qui », en fait… précise Tobias en faisant un signe à Christina, dans le camion pour qu’elle fasse descendre Jeff.

Le jeune garçon à la peau noire saute du camion, tendu comme un arc, et approche en roulant des yeux pour absorber toute la vision de celle qu’on lui a présenté comme sa mère. En voyant le visage de Jeff, Tobias voit celui de Johanna s’affaisser comme si elle voyait un fantôme. Le sol semble se dérober sous ses jambes et le ciel s’entrouvrir devant elle. Elle ouvre la bouche, l’air totalement incrédule :

-        J… Jeffrey ?? Jeffrey c’est toi ?? Jeffrey !!

Johanna se jette sur le garçon en éclatant en sanglots, étouffant le garçon de ses bras comme pour rattraper une décennie d’amour et de tendresse non donnée. Jeff met ses mains dans le dos de l’excellente femme, étouffé par l’étreinte :

-        Vous… êtes réellement ma… mère ?

Survoltée par la stupéfaction, la joie, les larmes, Johanna caresse presque rageusement le visage et les cheveux noirs, courts et crépus de son fils retrouvé, alternant embrassades puissantes et caresses tendres.

-        Je… te croyais mort ! C’est un miracle ! pleure Johanna contre son fils.

Les larmes et la lumière inondent à part égale le visage meurtri de Johanna. Derrière, Tobias, tout sourire, tient Tris par les épaules, Mark et Christina essuient une larme de joie. Peter, appuyé contre le camion, arbore un sourire narquois dissimulant peut-être une émotion qu’il refuse de s’avouer. Tobias approche de son amie pour lui donner une petite explication à l’arrivée fracassante de son fils disparu. Il pose sa main sur son épaule :

-        Jeff, enfin, Jeffrey était dans le village de Mark, Johanna. Il a reçu le sérum d’oubli, sans aucun doute il y a trois ans, il ne se rappelle plus rien de sa vie à Chicago.

Entre rire et larmes, Johanna hoche la tête plusieurs fois pour signifier qu’elle comprend, sans lâcher son enfant, ni des yeux, ni des mains, de peur qu’il ne disparaisse à nouveau. Mais elle n’arrive pas à articuler un mot, l’émotion lui éteint la voix.

-        C’est Christina qui l’a reconnu, Johanna, elle l’avait vu au lycée, précise Tris.

-        Et Tris s’est souvenu de lui lors de la cérémonie du Choix, complète Tobias.

-        Nous avons tous beaucoup de choses à nous dire, confirme enfin Johanna en essuyant ses larmes, et celles qui sont venues aux yeux de son fils. Mes enfants, vous avez la reconnaissance éternelle d’une mère… Vous ramenez le soleil dans ma vie !

-        Nous sommes très heureux pour vous deux. Si Jeffrey et toi le voulez bien, nous allons vous laisser refaire connaissance, et rattraper le temps perdu. Nous allons continuer l’exploration du mur et nous ferons le récit de tout en revenant, en fêtant cette merveilleuse nouvelle, ok ? propose doucement Tobias

Johanna acquiesce sans quitter son fils chéri des yeux, et en hoquetant de bonheur et de gratitude.

-        Tout, tout ce que j’ai, n’est rien à côté du bonheur que vous m’offrez là, dit-elle émue et la gorge nouée par l’émotion.

-        Je te demanderai juste d’emmener Christina avec toi, Johanna. Son bras a besoin de soins. Mark a assuré les premiers gestes mais je veux qu’un médecin l’examine, dit Tobias.

-        Non ! s’écrie Christina derrière lui. Quatre, c’est quoi ce délire ! Je veux continuer avec vous !

-        Je ne veux pas que cette plaie t’empêche de nous suivre sur le lac, Christina, affirme Tobias sur un ton sec qui ne souffre aucune discussion. Tu rentres avec Johanna, tu soignes cette blessure, et tu prépares avec Jeffrey une fête de tous les diables pour notre retour. Je veux que tu le guides, que tu lui montres ce qu’il voudra savoir. Il aura sûrement besoin de nouveaux repères.

Christina tape rageusement du pied dans un caillou qui va percuter la paroi du mur. Mark baisse la tête. Il reconnaît le bien-fondé de la décision de Tobias, mais la perspective d’être éloigné de Christina pendant une seule minute ne lui plaît pas du tout.

-        Chargeons les vivres, propose Tobias, plus vite nous repartirons, plus vite nous reviendrons te rendre compte, Johanna.

Mark et Peter se mettent en mouvement pour transférer, d’un camion à l’autre, l’eau et les vivres apportés par Johanna. Quand tout est prêt, Tobias et Tris prennent congé de Johanna avec un sourire. Mark s’approche de Christina :

-        Veinarde, tu vas pouvoir bénéficier d’une vraie douche ! J’ai droit à un baiser ? demande-t-il avec humour.

-        Dans tes rêves ! réplique la jeune fille, boudeuse.

-        Ne change jamais… lui glisse-t-il tout bas en riant.

Mark se risque à caresser doucement sa joue du bout des doigts en lui souriant. Renfrognée et fusillant Tobias du regard, Christina ne pense même pas à envoyer balader Mark comme à son habitude. Avec un pincement au cœur, Mark se dit qu’avec le temps et la persévérance, il a réussi à convaincre Tobias de l’inclure dans l’aventure sur le lac. Il se prend à espérer avoir autant de réussite avec sa belle.

 

***

 

Le convoi reprend sa route le long du mur de clôture, à l’affût de toute faille, ou de tout élément suspect. L’ambiance n’est plus la même, Christina, boute-en-train de l’équipe, manque à Tris. Quant à Mark, il roule plus vite, quand c’est lui qui conduit, espérant ainsi réduire le temps qui le sépare du retour à Chicago.

Dissimulé derrière le même type de fausses plantes, le groupe découvre deux autres portes, comme ils le supposaient. Dans la planque numéro deux, distante de trois kilomètres de la première, ils font halte pour la nuit, avec d’autant plus de plaisir que la pluie s’est mise à tomber. L’équipement est le même que dans le premier abri découvert, mais ils ne trouvent pas de vivres en grosse quantité. Les abris deux et un étaient sans aucun doute une solution de repli en cas d’indisponibilité du numéro trois.

Fasciné par les accumulateurs, présents dans tous les abris, Peter demande à rejoindre l’abri un par l’intérieur, en utilisant le petit véhicule électrique sur rail, présent aussi dans l’abri deux. Rechargé dans la nuit sur l’un des accumulateurs, le véhicule se met en marche lentement le lendemain matin quand le groupe quitte l’abri. Tobias voit s’éloigner dans l’étroit tunnel le faisceau lumineux du véhicule.

Après une nouvelle heure de route chaotique, quand Mark repère le buisson dissimulant l’abri numéro un, la porte est déjà ouverte, Peter y est arrivé en premier malgré la lenteur du véhicule sur rail. Il est négligemment assis sur une chaise, les pieds croisés sur la table.  

Tous les éléments sont soigneusement notés pour être répercutés au conseil, l’abri géolocalisé, des photos sont prises. A chaque arrêt, Mark fait des provisions de plantes, dans cette région qu’il ne connaît pas. Dès que c’est possible, il les met à sécher ou les prépare en fonction de leur usage futur. Plus personne n’oserait ne serait-ce que sourire à ses curieuses provisions : Mark a prouvé leur efficacité et sa parfaite adaptabilité à la nature et à l’environnement dans lequel il évolue, même si ce n’est pas chez lui.

Christina lui manque. Deux fois par jour, il demande à Tobias à pouvoir envoyer un message à son intention. Amusant, tendre, il décrit avec sa gaucherie de travailleur manuel leurs retrouvailles, la météo, les plantes qu’il trouve, et ponctue chaque message d’un « tu me manques, chérie » qui fait sourire Tobias. Le leader du groupe s’étonne de ce surnom affectif, il n’en donne pas à Tris, il n’y aurait même pas pensé, n’en ayant lui-même ni reçu, ni entendu dans son foyer. Les Altruistes ne devaient pas se montrer ostentatoires dans leurs effusions, et à son arrivée chez les Audacieux, il s’était plutôt isolé. En deux ans, aucune femme n’avait fait battre son cœur, ni ne lui avait donné envie de chercher un surnom.

Tobias et Tris éprouvent finalement avec difficulté cette expédition qui leur interdit toute intimité et limite leurs contacts. Paradoxalement, et bien que passant l’intégralité de leur temps ensemble, la décence ne leur permet pas de s’embrasser autant qu’ils en ont l’envie. Tobias assume son rôle de chef d’expédition en gardant la distance nécessaire à sa fonction. Ce voyage initiatique les contraint à éprouver leur patience, ce qu’ils vivent de plus en plus mal. L’un après l’autre, ils multiplient les contacts furtifs, les caresses discrètes, les regards insistants. Seule la nuit leur permet une certaine proximité : ils assurent ensemble la garde et se reposent simultanément. Comme l’avait proposé Mark lors de la préparation de l’expédition, cette répartition des gardes lui permet en outre d’avoir un œil extérieur critique sur le controversé Peter.

Depuis l’abri un, plus aucune porte secrète n’a été trouvée le long du mur. Les compagnons traversent maintenant la zone des cultures des Fraternels. Ils croisent l’équipe d’ingénieurs et d’ouvriers qui ont découvert le tracé de l’ancien canal reliant la rivière Chicago à Des Plaines, et travaillent à le mettre à l’air libre.

Ils dépassent le point du mur où, lors de l’initiation, Tobias avait emmené les novices, pour leur montrer l’extérieur, et la limite au-delà de laquelle rien n’était censé exister. Ils passent aussi l’endroit où Tori a été tuée, alors qu’ils allaient descendre du mur après l’avoir escaladé. Tori qui n’a jamais pu revoir son frère George qu’elle croyait mort.

Tobias n’a jamais cessé de rechercher le sens de cette guerre, de tous ces morts. Il se dit, à défaut d’autre réponse, que sans tous ces ravages, Tris ne serait pas là, aujourd’hui, près de lui.

Malgré la tentation que représente la jeune fille à ses côtés, Tobias essaie de garder sa vigilance au maximum de ses capacités. Dans ces zones où personne ne vient jamais, l’environnement est inconnu et l’inattention peut leur coûter la vie. Mais les lieux semblent inhabités, et nul ne vient troubler leur exploration. Tris est heureuse de ne pas avoir à tirer à nouveau sur qui que ce soit. Malgré la nécessité, elle en a conçu un sentiment de culpabilité quand même.

Lors d’une des gardes, Tobias s’efforce de lui faire comprendre les nécessités du devoir, de la survie, et la dédouaner des conséquences d’un ordre direct. Mais l’humanité de Tris a la peau dure. Tobias, mieux que personne, peut comprendre les réticences de sa petite amie face au devoir : l’une de ses peurs les plus viscérales est d’avoir, sur ordre, à tuer un innocent. Il lui confie que c’est la principale raison pour laquelle il souhaitait la disparition des factions. Pour ne jamais plus devoir obéir à un tel ordre.

-        Le système des factions avait quelque chose d’inhumain, oui, dit Tris. Mais sa disparition n’a pas rétabli la liberté, puisqu’une autre dictature l’a remplacée, celle des Sans-faction. Cela va mieux maintenant mais je vois bien que le système n’est pas encore totalement stabilisé. Et même sans factions, il y aura toujours besoin d’un service d’ordre, avec une hiérarchie qui pourrait encore commander de tirer à ses subordonnés.

-        Oui, je ne sais pas comment tout ça va évoluer, j’espère que la paix et la démocratie pourront revenir durablement, soupire Tobias. Tout le monde n’est pas favorable au gouvernement actuel. Vois Marcus, il n’a jamais démordu des factions. Même Johanna était loyaliste, mais elle ne veut pas aller à l’affrontement sans que ce soit vital.

-        Je suis sûre qu’il y a un moyen de permettre à chacun de suivre ses aspirations.

-        Eh bien, après avoir révolutionné la biologie, ramené juste l’eau d’une toute petite rivière au milieu de la ville, modestement agrandi l’un des plus grands lacs des Etats-Unis, veux-tu aussi t’attaquer à la politique ? s’amuse Tobias.

-        Ce n’est pas juste que Johanna ne puisse pas être Fraternelle si elle le veut, dit Tris en souriant. Et toi, son ami, son bras droit, qui ne souhaite pas de faction attitrée, que tu ne puisses pas être libre d’en rester extérieur, sans arrière-pensée, ou crainte d’une révolution.

-        L’être humain est exigeant, et imparfait, complète Tobias avec un sourire. Il veut toujours ce qu’il ne peut pas avoir.

En disant ces mots, le jeune homme promène son regard sur le visage, puis le corps de sa petite amie. Malgré l’obscurité, Tris s’aperçoit de son manège et sourit :

-        Vois-tu un danger sur mon corps, chef Quatre ?

-        Je crois qu’en ce moment, le danger, c’est moi… répond Tobias en se penchant sur elle.

-        Attention, j’ai eu un entraîneur qui m’a appris à me battre, prévient Tris en souriant.

Sous sa bouche qu’il approche de sa petite amie, Tobias ne trouve que la joue de Tris, qui se défile pour ne pas relâcher sa vigilance.

-        Tu parlais de devoir hein ? Et la garde ? insinue Tris.

Tobias soupire.

-        Des fois, tu es pire que Christina, avec tes vérités inattaquables…

-        Courage, Quatre, affronte ce que tu as devant toi ! le titille Tris.

Tobias sourit dans l’obscurité et se replonge dans ses pensées, et l’observation de la nuit, à l’écoute des bruits. Citadin comme tous les natifs de Chicago, il découvre avec cette expédition, l’univers des habitants de la Marge et dans une moindre mesure, l’environnement des ex-Fraternels.

Peter, Tris et Tobias ont appris à reconnaître le vol silencieux et nocturne des chauves-souris, à écouter le bruit des grenouilles, indiquant un point d’eau, et même à identifier le bruit d’un lapin pris dans un des collets magiques de Mark. Depuis qu’ils sont arrivés sur les territoires cultivés par les Fraternels, les pistes sont plus sûres, mieux balisées, le terrain moins accidenté. Des bosquets de feuillus les obligent à longer à pied la clôture, pendant que le camion les attend plus loin, en passant par les pistes carrossables. Ils constatent que, de ce côté de Chicago, le mur est plus étroit. Aucun autre abri n’est découvert, ceux-ci auraient été trop exposés à la vue des agriculteurs et des habitants fréquentant les champs et les fermes des Fraternels. La clôture, à cet endroit, ne sera pas impactée par l’agrandissement du lac. La seule question qui se pose encore est de savoir si là aussi, il y a des accumulateurs dans le cœur de la construction. Mais sans accès, donc sans maintenance, Tobias en doute. Des sondages ultérieurs seront effectués pour détecter des métaux au centre de la paroi.

Le lendemain, le groupe arrive dans la zone la plus difficile à explorer, la partie de la clôture autrefois immergée dans le lac. Parsemée de trous d’eau et de sols gorgés d’eau. Le paysage est par endroits plus verdoyant, ponctué de groupes de plantes basses aquatiques ou de milieux humides. Comme à son habitude depuis le début, Mark hume, goûte, cueille les plantes qu’il connaît, ou celles qu’il découvre, rapprochant son expérience de ses lectures. Ses provisions de plantes remplissent tout un coin du camion, diffusant un mélange d’odeurs douces, âcres, ou florales.

Tris paraît tendue, le souvenir du paysage de peur de sa sœur, situé dans cet environnement, la préoccupe. Le convoi progresse lentement. Le camion est précédé d’un des membres du groupe, à pied, testant la solidité et la sécheresse suffisante du sol pour que le véhicule puisse y rouler sans s’embourber. Un second piéton longe la clôture au plus près, quand le camion doit s’en éloigner pour trouver une voie carrossable. Des fissures fines sont découvertes et répertoriées, le mur ayant été dans ce lieu plus exposé à une humidité permanente que sur l’autre côté de la ville. Les ingénieurs de génie civil auront tous les éléments pour choisir les meilleurs endroits où percer la clôture.

Pour la dernière nuit qu’ils passent en pleine nature, le groupe doit se terrer dans le camion, les moustiques ne leur laissant pas de répit à l’extérieur. Forts de cette désagréable expérience, tous promettent de lutter pour la sauvegarde des oiseaux insectivores et des chauves-souris, dont certaines espèces sont de grosses consommatrices de ces insectes très désagréables… Tris s’inquiète de la prolifération des moustiques si l’eau borde à nouveau Chicago.

-        Il faut en effet lutter contre les moustiques, notamment en évitant à l’eau de stagner. Les moustiques pondent sur l’eau stagnante. Il faut que l’eau bouge, avec des courants, des remous, pour limiter la ponte. Et surtout, favoriser les animaux qui s’en nourrissent.

-        Il faudra nous aider, Mark, et convaincre tous les acteurs qui influent sur l’organisation de Chicago, plaide Tobias.

-        Tant que je peux rester près de Christina, tout ce que vous voulez ! répond Mark en riant.

 

***

 

Tous sont ravis de retrouver le camion de ravitaillement en carburant à la porte de la clôture d’où ils sont partis. Un dernier complément en carburant, leur camion étant presque à sec depuis la dernière porte, et les deux véhicules repartent ensemble vers la cité. Mark ne peut pas s’éviter une pointe de  déception, Christina n’est pas venue à sa rencontre. Mais la joie de la revoir bientôt le console très vite.

Tobias a averti Johanna de leur retour pour l’après-midi même. Le débriefing est prévu pour le lendemain midi, en salle du conseil avec Johanna, et quelques ingénieurs en génie civil, destinataires des rapports, et qui en ont commencé l’exploitation. Chacun remercie intérieurement Johanna d’avoir repoussé au lendemain le compte-rendu d’expédition, la perspective d’une douche et d’un vrai lit étant leur principale préoccupation immédiate.

Peter réintègre l’appartement d’Evelyn, prêté par Tobias. Mark, lui, va entreposer toutes ses plantes à l’abri, il doit aller dans une ferme pour les préparer dans de bonnes conditions, dès le lendemain. Quand il rentre à l’appartement de Christina, il est encore tôt et la jeune femme est probablement encore au travail. Il prépare une tisane de plantes sauvages parfumées, avec un petit mot : « Pour me faire pardonner du mauvais goût de l’écorce de saule », et se délecte d’une douche salvatrice. Il avale le contenu d’une boîte de conserve. Quand Christina rentre, il dort profondément. En voyant le mot, elle sourit et prend la peine de réchauffer et de boire la boisson.

Tris et Tobias passent acheter deux hamburgers et rentrent dans leur appartement de l’orphelinat. Les enfants et les pensionnaires les regardent passer avec curiosité, sales, pâles et semble-t-il fatigués, leur sac sur l’épaule. Ils distribuent sourires et signes de la main à ceux qui les saluent et se hâtent de retrouver la quiétude et le confort de leur logement.

Devant l’entrée, Tris compose le code, devenu moins vital depuis la mort d’Evelyn, puis Tobias referme la porte derrière sa petite amie. Tous deux lâchent sans ménagement leur sac d’affaires. Le jeune homme attrape Tris par la taille et l’embrasse longuement.

-        Enfin seuls… murmure Tobias contre sa bouche.

Tris sourit en nouant ses bras autour de son cou et en se pressant contre lui. Le jeune homme reprend sa bouche doucement, mais sa petite amie resserre son contact et caresse les traits fins de son tatouage sur sa nuque, dépassant de sa veste. Puis elle défait la fermeture du vêtement de Tobias et repousse la veste en glissant ses mains en dessous et en caressant les épaules puissantes de Tobias au passage. Le jeune homme laisse le lourd blouson tomber au sol et en dévêt aussi Tris, sans lâcher ses lèvres des siennes. Il retire l’élastique qui maintient depuis des jours la chevelure de Tris dans une longue tresse et passe ses doigts dans la torsade pour la défaire, heureux de revoir le voile blond l’auréoler toute entière. Puis il soulève la jeune femme et va la déposer sur le lit. Le dîner, le compte-rendu à préparer pour Johanna, même la douche, tout ça attendra.

 

***

 

Tris s’offre le luxe de faire couler un peu plus que nécessaire l’eau sur sa tête, juste comme ça, pour le plaisir. Cette douche est un pur bonheur, après des jours de toilette limitée, en utilisant les points d’eau les moins saumâtres. Deux shampooings longs et méticuleux ont été nécessaires pour rendre à nouveau crissantes de propreté ses longues mèches blondes, et retirer de leur épaisseur toutes les brindilles, poussières et morceaux de végétaux qui s’y étaient emmêlés. L’odeur de la pomme verte remplace maintenant celle de la vase, de la terre mouillée et de la sueur. Elle se sent revivre, enfin, pour la deuxième fois de la soirée. En jetant un œil au miroir, elle voit son teint hâlé par une semaine de vie au grand air, malgré les averses qu’ils ont essuyées, et sa cicatrice rose pâle  ressortir plus encore en travers de sa joue. Son nez est aussi pointu que celui de sa sœur, mais éloignée de l’ambiance compétitrice de l’initiation des Audacieux, personne n’en a fait la remarque à Tris. Malgré le galbe discret de sa musculature, aguerrie par l’entraînement, sa silhouette reste mince, ses hanches étroites pour une femme, sa poitrine est celle d’une adolescente immature. Ses formes sont presque inexistantes, tout comme Beatrice s’en plaignait. Mais Tobias lui prouve à chaque occasion qu’elle lui plaît, juste comme elle est, pourquoi voudrait-elle chercher à être autrement ? En se tournant à demi, elle peut apercevoir son dos dans le miroir. Bientôt, il sera orné comme celui de Tobias, d’un tatouage.

Elle ne résiste pas à l’envie de reprendre du gel douche pour se savonner encore une fois, profitant de la cascade d’eau à peine tiède sur sa peau propre. En baissant la tête elle guide l’eau le long de ses mèches, et de son nez. La tiédeur lui fait du bien après l’inconfort relatif de leur expédition.

-        Heureusement que le lac va revenir près de Chicago, notre consommation d’eau va augmenter avec tes douches…

La voix de Tobias lui glisse dans le dos comme la caresse de la mousse, elle ne l’avait pas entendu entrer dans la salle de bain. Des frissons la parcourent en imaginant son regard sur elle. La douche à l’italienne, large et sans porte, est simplement aménagée dans un renfoncement de mur, dont les côtés ont été recouverts de vitrage de verre teint en gris. Sur le côté, un porte-manteau soutient deux grandes serviettes blanches. Tris se retourne, vaguement gênée, l’avant-bras en travers de sa poitrine.

-        J’ai bien envie d’une douche aussi, figure toi, et je m’impatientais. Tu me permets de te rejoindre ? lui demande Tobias doucement.

Tris lui tend sa main libre, il la saisit dans la sienne, leurs doigts s’entrecroisent et se serrent. La serviette que Tobias avait nouée autour de sa taille glisse au sol, et il lui tend sa seconde main à attraper. Tris l’attire sous le jet d’eau en saisissant sa deuxième main, dévoilant à son regard l’entièreté de sa silhouette.

Elle pose ses mains sur son torse, et le laisse profiter un instant de la douceur et de la bienfaisance de l’eau tiède, la tête renversée en arrière. Elle attrape son gel douche, dont l’odeur de menthe la ravit à chaque fois, en dépose une noix au fond de la main de Tobias, et dans la sienne. Tobias adore ces gestes simples dont Tris prend parfois l’initiative, simplement guidée par le souci de faire plaisir ou d’offrir juste un peu de son temps, de sa générosité. L’Altruiste convaincu en lui retrouve dans tous ces comportements, les fondements qu’il a dû abandonner pour fuir son père en choisissant les Audacieux. La tournure justement audacieuse de ce penchant de Tris, là sous la douche, n’est pourtant pas pour lui déplaire, réveille tous ses sens et accélère sa respiration. Les yeux clos, Tobias savonne rapidement et rince ses cheveux bruns dont la longueur permet à quelques boucles de se former sur le haut de la tête. Les mains de Tris glissent sur sa peau en étalant la mousse parfumée, caressent les courbes de ses muscles et le dessin de son corps, elle hésite presque à parcourir des mains l’immense fresque noire de son dos, de peur qu’elle ne s’efface sous l’écume douce et blanche qui accompagne tous ses gestes. Sous ses doigts, devant ses yeux, le corps du jeune homme est ferme, puissant, il exhale la sécurité, la force.

Tris ferme les yeux et ressent leurs auras gonfler et les enrober tout entiers pour n’en faire qu’une. Tobias reprend la jeune femme contre lui et embrasse son cou, son menton puis sa bouche. De ses mains, Tris aide l’eau, qui les recouvre de son jet en pointillé rapprochés, à chasser les dernières traces de savon de son corps. Leurs mains en mouvement cherchent un coin de peau inexploré et arrachant un soupir plus profond à l’autre. Leurs bouches s’emboîtent profondément et totalement.

D’une main, Tobias arrête l’eau et de l’autre, saisit une serviette, juste à l’extérieur de la douche et en enveloppe Tris sur les épaules. Tris entoure sa taille de ses bras et pose sa tête sur son épaule, pour profiter un moment de la chaleur de sa peau mouillée contre la sienne, de cette proximité qui leur a tant manqué pendant l’expédition, et juste pour écouter son cœur, rapide et régulier, stimulé par les caresses.

-        Je t’aime, prononce Tris à voix basse.

-        Regarde moi, demande doucement Tobias en lui soulevant le menton.

Tris lève ses yeux noisette sur ceux, bleu profond, de Tobias. Son regard papillonne d’un œil à l’autre du beau jeune homme, dans l’attente de sa réaction. Du plat du pouce, Tobias essuie les gouttes d’eau qui perlent sur ses cils, et caresse sa joue chaude et humide.

-        Tu ne me l’avais jamais dit, souffle-t-il en la regardant intensément, profondément ému.

-        Je t’aime depuis très longtemps, répond Tris contre sa bouche, tu le sais bien.

Tobias appuie son front sur le sien, les yeux clos.

-        J’avais si peur, j’étais mort de trouille, à l’idée que tu ne partages pas mes sentiments, que tu sois… déçue, articule-t-il.

-        Je me suis répété des milliers de fois ce que tu m’as dit pour m’expliquer… l’amour et… le désir. Je voulais me mettre moi-même à l’épreuve, mettre mes sensations sur tes mots, être… absolument sûre, pour respecter ma promesse de ne jamais te mentir, explique Tris. Je t’aime depuis très longtemps… mais je ne voulais pas t’influencer. Je voulais… te laisser… trier, ce qui relevait de tes souvenirs, et du présent.

-        J’ai lutté contre, oui. Et je ne voulais pas mélanger les souvenirs et ce que tu es, toi. Mais quand tu es tombée dans la bouche du tunnel… Je… ce n’était pas possible, j’ai compris là, que c’était de toi, toi ici et maintenant, dont j’étais amoureux, et pas du fantôme de Beatrice.

Tris hoche la tête, elle n’est même pas étonnée que pour elle comme pour lui, cet accident leur ait ouvert les yeux, en même temps, sur leur amour.

-        Au Bureau, dans le laboratoire… commence Tris.

Elle marque un arrêt, dans un souffle. Le souvenir de leur pèlerinage est aussi heureux que douloureux.

-        Je t’ai dit que je t’aimais, Tris. Je pensais que tu ne m’avais pas entendu… C’est à toi que je disais ça, tu le sais ? souffle Tobias.

-        Oui, je le sais, murmure-t-elle. Et Beatrice le sait aussi.

-        Que veux-tu dire ? demande Tobias doucement en caressant sa nuque.

Le jeune homme a depuis longtemps cessé de se méfier des sensations ou des visions de sa petite amie. Sa sensibilité et sa perception sont hors normes, il l’a accepté, et il ne remet plus en cause ses récits.

-        Beatrice avait besoin que tu te pardonnes, que tu acceptes de revivre, d’aimer, pour partir en paix.

-        Le sourire ? C’est ça que tu veux me dire ? articule Tobias, stupéfait.

Tris hoche la tête.

-        C’est parce que je t’ai dit que je t’aimais que Beatrice nous a « souri » ?

Tris esquisse un signe d’assentiment.

-        Ta souffrance… ta culpabilité… Personne ne pouvait être en paix si tu ne retrouvais pas la sérénité, pas même elle…

Tobias ferme les yeux et serre Tris de toutes ses forces dans ses bras. Tris aime cette force qui lui fait mal, mais qui la protège aussi, qui l’absorbe, elle accueille la pression de ses bras comme un cadeau.

-        Merci, mon Dieu. Je t’aime, Tris, lui dit-il avant de l’embrasser avec passion.

Longtemps, ils restent comme ça, lové au creux de l’autre, savourant leur bonheur et ce contact mutuel, jusqu’à ce que tous deux frissonnent de froid.

-        Je crois qu’on l’a mérité, ce hamburger, murmure Tris à son oreille.

-        Ouais, à table, confirme Tobias avec un sourire.

Tobias frotte les épaules et les bras de Tris avec la serviette sur ses épaules, et saisit la sienne pour terminer de se sécher. Pendant qu’il s’éloigne pour s’habiller dans la chambre, Tris prend le temps de brosser ses cheveux et de les sécher, elle est heureuse de les voir lâchés, et brillants, après une semaine de toilette limitée. Et c’est drapé de ses seuls cheveux ondulant qu’elle court sur la pointe des pieds jusqu’à sa chambre pour y trouver des vêtements propres. Elle revient vêtue d’une robe droite en lin, blanche et ajustée, très courte, qui appartenait à Beatrice. Pieds nus et la marche assouplie par la détente de la douche, Tris approche de Tobias qui prépare la table. Il se retourne en sentant les mains de Tris se poser sur sa taille, et s’écarte un peu, surpris, pour la détailler. La robe, toute simple et sans manches, présente une ceinture ton sur ton smockée à la taille, fermée par un crochet argenté. Le décolleté en V s’ouvre sur une fermeture par zip blanche, jusqu’à mi-cuisses.

-        J’avais envie de changer un peu, dit Tris presque pour s’excuser.

-        Tu es belle, approuve Tobias en déposant un baiser sur sa tempe. C’est vrai que ça te change.

-        Elle est un peu courte, je suis plus grande que Beatrice, mais pour rester ici…

-        J’ai de la chance, j’adore.

Tous deux se souviennent soudain d’une conversation presque semblable entre Beatrice et lui, chez les Fraternels. Leur relation d’aujourd’hui, involontairement, se nourrit de la force de Beatrice, et se commue en quelque chose de plus fort encore que la fusion, la communion.

Ils s’installent chacun d’un côté de la table et savourent le hamburger, froid mais attendu. Tobias a servi un fond d’alcool à chacun, que Tris goutte pour la première fois, en toussant et en riant. Pour dissiper la brume légère qui s’empare de sa tête, elle se lève pour aller cuire deux pommes au four micro-ondes.

Puis, elle met de la musique douce. Quelques minutes plus tard à peine, le four sonne et Tris fait découvrir le fruit cuit et chaud à son petit ami.

-        Tris c’est délicieux, apprécie Tobias en finissant le dessert.

-        Viens, dit Tris en se levant et lui en tendant la main.

 La jeune fille entraîne Tobias contre elle pour une danse alanguie.

-        Je ne sais pas danser Tris, dit Tobias en fourrant son visage dans les cheveux parfumés.

-        Si tu sais me serrer dans tes bras, tu sais danser, souffle Tris contre son épaule.

Le jeune homme enlace sa petite amie collé-serré. Leurs corps imbriqués l’un dans l’autre, Tobias, les mains enfouies dans la soie de sa chevelure discrètement parfumée, se laisse guider, tout au bonheur simple de pouvoir respirer la peau de sa bien-aimée, de sentir ses mains, sous son tee-shirt, caresser la peau de ses reins. Chacun apprécie la sérénité, la chance de ne pas avoir peur du lendemain. La nuit est tombée et aucun n’a pensé à allumer la lumière. Ils se contentent pour tournoyer lentement, de la lueur de la lune, diffusée par les nuages qui la floutent, et de la lumière artificielle pâle de Chicago à travers les larges fenêtres accolées.

-        Tris… Tu es mon petit miracle, susurre le jeune homme, la gorge nouée de bonheur.

Tobias pose ses lèvres sur celles de Tris levées vers lui. Tous leurs sens en éveil, il entraîne la jeune fille vers la chambre. Sa robe glisse dans le noir.