CHAPITRE VINGT-CINQ

 

 

C’est le chant d’un oiseau au bord de la fenêtre qui réveille Tobias. C’est merveilleux, un oiseau. Il a l’impression de ne pas en avoir vu en ville depuis des années. La planète accepte à nouveau de leur envoyer des messages d’espoir et de vie. A moins que ce ne soit Tris qui lui ouvre les yeux sur la beauté et sur l’avenir ?

Tris dort paisiblement. Pour la première fois depuis longtemps, Tobias ne l’a pas entendue sursauter ou faire des cauchemars cette nuit, il en est heureux. Elle est sur le ventre, vêtue d’un tee-shirt trois fois trop grand pour elle, les bras sous l’oreiller. Le soleil projette sur sa joue martyrisée l’ombre de ses longs cils. Cette nuit, elle avait frissonné de froid, nue contre lui, malgré le corps félin de Tobias collé tout le long du sien. Il avait attrapé un tee-shirt à lui et l’avait doucement réveillée pour le lui enfiler. Il n’est même pas sûr qu’elle s’en soit rendu compte. Elle s’était rendormie instantanément sous le baiser de Tobias.

Il est encore tôt et Tobias observe sa petite amie endormie. Il est parfois encore surpris par sa ressemblance avec Beatrice, mais il doit avouer que, de plus en plus, ses souvenirs de sa première histoire d’amour s’enfouissent, pour laisser la place à Tris. Et c’est bien comme ça. Si tout ce que Tris ressent, voit, perçoit est vrai, Beatrice les aime et encourage cet amour, il commence à y croire. Cela rassure Tobias, qui a si longtemps culpabilisé de porter un regard sur une autre femme, quand bien même sa sœur clonée. Pour la première fois, il a envie de prier. Il ne sait pas qui. Mais remercier, pour ses premiers pas vers la guérison, pour Tris, pour cette nuit, pour les prochaines et pour l’avenir auquel il commence à croire. Et prier pour que ne s’évapore pas la bulle de lumière que la providence a placée devant lui.

Tobias se lève et va préparer de la chicorée, l’odeur est douce au réveil, et Tris lui a parfois fait ce plaisir. Puis il retourne s’allonger près de la jeune fille. Il l’embrasse sur le bras dénudé qui dépasse de l’oreiller. Sa peau est salée et sent le sommeil. Le tee-shirt ne cache pas grand-chose de son anatomie, à peine les épaules et la moitié du dos, le reste apparaît en courbes et en creux sous le drap. Les cheveux de Tris forment un fouillis de brindilles brillantes au soleil, comme un nid. L’oiseau a dû être attiré par cette vue.

Tobias se glisse sous le drap, contre sa petite amie. Il ne lui en faut pas plus pour oublier le programme de la journée.  Ses mains entreprennent un voyage sur chaque partie non couverte par le tee-shirt. Il veut mémoriser chaque courbe. Sur les bras de Tris, les frissons hérissent sa peau un peu plus à chaque caresse. Tobias s’en aperçoit et sourit. Il interrompt ses gestes pour inviter Tris à exprimer son manque.

-        C’est déjà fini ? souffle-t-elle avec regret sans ouvrir les yeux, la voix encore ensommeillée.

-        Je vais voir ce que je peux faire… répond-il, la bouche sur son dos tiède.

Tobias se remémore les caresses de la veille, qui avaient le plus fait réagir Tris, et les évite soigneusement, approchant de chaque zone sensible et s’en éloignant pour une autre. La respiration de Tris n’est plus celle du sommeil, il en a déjà perçu le changement de rythme. Il projette un souffle doux et tiède dans le cou de la jeune fille en soulevant ses cheveux emmêlés, et reprend l’exploration de son dos, descendant ostensiblement vers le reste de ce corps sans artifice, offert. Tris profite sans bouger des sensations, Tobias sait combien elles sont nouvelles pour elle. Et il doit le reconnaître, en partie pour lui aussi. L’audace de Tris a fini par se révéler étonnante. Moins complexée que Beatrice – modelée par son éducation Altruiste et l’oubli de soi – Tris a très vite retenu comment provoquer Tobias.

Un peu frustré que Tris résiste à ses caresses sans bouger, il s’enhardit. Tris sourit et se laisse parcourir par les frissons électriques des effleurements. Elle finit par se retourner :

-        Tu es un tentateur diabolique, Tobias…

-        Je croyais que je ne te faisais plus rien… Tu as une volonté presque vexante…

Tobias s’approche d’elle et l’embrasse sur le coin des lèvres sans la laisser l’enlacer. Tris soupire :

-        Tu ne veux plus de moi ?

-        Ça, c’est du chantage…

Tous deux rient de leur joute. Tris savoure ce moment de douceur simple avec reconnaissance. Puis elle pose la question qui lui brûle les lèvres :

-        Est-ce que je te plais toujours ?

-        Je ne me souviens plus, viens…

Tris ne se fait pas prier, Tobias n’a pas répondu à sa question, elle ne veut pas prendre le risque qu’il s’évapore du lit sans lui avoir répondu. En quelques secondes, son corps lové contre celui du jeune homme se souvient déjà des sensations de la veille et répond à ses sollicitations. Tris veut lire sur son visage que là, maintenant, même si elle lui demandait, il ne pourrait plus arrêter de la caresser. Elle le repousse pour qu’il s’allonge à côté d’elle, et elle regarde à son tour le beau visage, serein et tendu à la fois, ses lèvres en attente. Les cheveux de Tris caressent les épaules de Tobias. Posée sur son buste, la bouche contre la sienne, Tris ne pèse rien, Tobias se sent comme couvert d’un édredon de plumes tièdes qui réveille le moindre centimètre de sa peau.

-        La réponse est « oui », lui glisse Tobias.

-        Oui à quoi ? demande Tris qui a complètement oublié sa question.

-        Oui, tu me plais toujours, précise-t-il en la faisant rouler à nouveau sur le côté.

Tobias entreprend de le lui prouver sur le champ. La chicorée sera froide…

 

***

 

Il est beaucoup plus tard, quand Tris s’extirpe à grand peine en riant des bras de Tobias pour sortir du lit, enveloppée du drap auquel s’agrippe le jeune homme pour l’empêcher de s’éloigner. Tobias lui lance à toute volée un oreiller, espérant bien qu’elle lâchera le drap pour le réceptionner, mais Tris esquive. Rapide et vive, comme sa sœur… Il regrette, à ce moment, de l’avoir si bien entraînée… Vaincu, Tobias se laisse tomber en arrière, les bras en croix, sur les coussins restants.

-        C’est bon, je viens… se plaint-il.

-        Dans trente minutes, on est en retard ! lance Tris

Elle réchauffe la chicorée, et toaste des tranches de pain, en traînant toujours le drap enveloppant son corps comme une traîne derrière elle. La lumière du matin dessine un quadrillage mouvant sur le drap blanc, que Tobias observe, appuyé sur l’encadrement de porte.

-        Mange, le prie Tris. Peter ne perdra pas une occasion de te frapper.

-        Je ne provoquerai pas de combat entre lui et moi. En tout cas, pas encore, répond Tobias. Il est là pour s’entraîner, pas pour me défier.

Tris s’approche de lui :

-        Vous avez un compte à régler tous les deux, ça me semble évident.

-        Non, j’ai tourné la page, rétorque Tobias.

-        Justement, ni pardonné, ni puni, es-tu sûr de savoir dans quelle case le placer ? Est-ce que ce n’est pas aussi pour ça que tu l’as inclus dans cette mission ?

Tobias ne répond pas, il n’a jamais matérialisé dans son esprit une réflexion à ce sujet. Tris laisse la question en suspend, elle n’attendait pas réellement de réponse. Seul Tobias peut y répondre dans son for intérieur.

-        Comme pour l’entraînement, je devrai t’appeler « Quatre » ? demande Tris un morceau de pain à la main, en faisant la moue.

-        Je pense que c’est préférable, pour l’unité de l’équipe, répète Tobias en buvant une tasse de chicorée.

Tris acquiesce, elle comprend le bien-fondé de cet argument. Mais elle n’est pas habituée. La situation est inversée par rapport à Beatrice. Sa sœur avait connu le jeune instructeur comme « Quatre » et avait eu du mal à l’appeler par son prénom, par la suite. Pour Tris, c’est le contraire.

-        Ça ne me gêne pas, ça te va bien « Quatre », dit-elle finalement après un instant de réflexion.

Elle enfile rapidement dans sa chambre une tenue d’entraînement, et se retrouve prête, près de la porte, avant Tobias.

-        Tu vas rater le train ! crie-t-elle avant de s’élancer en courant dans le couloir.

Tobias termine de s’équiper en levant les yeux au ciel et se précipite à sa suite. La porte claque derrière lui alors qu’il court dans le couloir. Dans le hall, la directrice, les enfants et quelques vieillards les regardent passer avec étonnement, en se demandant bien quelle mouche les pique.

La voie ferrée n’est qu’à quelques dizaines de mètres, mais le train est déjà en approche et personne n’a demandé son arrêt. Tris s’élance à sa poursuite, suivie quelques mètres derrière elle par Tobias. Tobias s’étonne qu’elle ait la même foulée étrange que Beatrice : longue, presque nonchalante, mais ample et efficace. La jeune fille force sa course et longe l’avant-dernière rame à toute vitesse, elle parvient à sauter sur un marchepied et à ouvrir une porte automatique du plat de la main. Tobias accélère pour rattraper la rame et parvient à sauter in extremis dans le wagon par la grande porte ouverte. Hors d’haleine, ils se retrouvent tous les deux en riant contre une paroi du wagon, sous le regard scandalisé des passagers.

-        On ne devrait plus faire ça, dit Tobias en souriant.

Campé sur ses deux jambes, Tris serrée contre lui, il jette un œil circulaire aux passagers hétéroclites présents dans le train. Parmi eux, quelques uns en pourpoint bleu, costume des Erudits, un ou deux en tenue noire et blanche, probablement employés de la gouvernance ou du service de justice. Tris suit le trajet de son regard et revient contre son épaule en pouffant.

-        Pourquoi ? Aucun ne peut nous jeter hors du train ! dit-elle avec humour.

-        Les factions sont abolies, les Audacieux étaient les seuls à utiliser les trains avant. Maintenant, il faut les partager, tout de même, objecte Tobias en souriant.

-        Nous partageons le train, mais devons-nous renoncer parce qu’elles sont dissoutes, aux valeurs des factions ? A ce qui faisait des individus de cette ville, des êtres à part ? Je n’ai pas envie. Je ne sais pas bien d’où je viens, à quoi j’appartiens, ni où je vais. Le sentiment d’appartenance, de groupe, de solidarité, devait être fort dans les factions. Je crois qu’il me manque quelque chose comme ça.

-        Les Audacieux sont la seule faction qui a été capable de se déchirer, ses membres de s’entretuer. Ils sont cruels, regrette amèrement Tobias.

-        Parce qu’on n’enseignait que la force et la violence aux novices. Une once de stratégie, de ruse, aurait multiplié leur puissance, en limitant la violence. Jeanine l’avait compris. En ralliant à elle des Audacieux, elle y a adjoint l’intelligence des Erudits. Le cocktail était bien plus efficace. Je crois à ça, et ces Audacieux-là, j’aurais aimé les intégrer.

-        Vraiment ? interroge le jeune homme.

-        Je crois que oui. Ces trois-là derrière, dit-elle en donnant un petit signe de tête discret en direction des trois passagers en costume d’Erudit et de Sincère, sont nostalgiques des factions, j’en suis sûre. Les fondateurs ne pouvaient pas avoir tort à cent pour cent. Comme pour toute expérience, il faut en tirer des leçons, dans les deux sens.

-        Le système des factions à causé la mort de tant de gens !

-        Oui, il a été perverti et a tant catégorisé les gens, si tôt dans leur vie… approuve Tris. Les fondateurs ont privé les humains de leur liberté en quelque sorte, et Jeanine a voulu combattre ce qu’il y a de plus humain en l’Homme, sa différence, ses défauts. Les Sans-faction ont voulu instaurer un système anarchique, mais c’est excessif dans l’autre sens. Il n’y a pas de société idéale… Je me trompe ?

-        Non en effet.

-        Les Audacieux me fascinent. J’aurais fait le même choix que Beatrice je crois, quel que soit le résultat du test.

-        Certains Audacieux se sont révélé être des brutes sanguinaires, des tyrans, rappelle le jeune instructeur.

-        Oui, et d’autres des hommes et des femmes courageux et honnêtes. Il y a eu des excès dans toutes les factions, non ?

-        Sans doute. On arrive, prête ?

Tris sourit et se prépare à sauter du train, en marche bien sûr, suivie par Tobias amusé. Ils arrivent au siège des Audacieux avec quelques minutes de retard. Les policiers sont déjà là, Christina, Mark et Peter aussi.

-        Oh, vous voilà ! On vous a réveillés en courant pour nous échauffer ? ironise Peter.

-        La ferme, Peter, répond Tobias. Continuez l’échauffement, j’ai à parler à George.

Tris salue chaleureusement Christina et Mark et se contente d’un « bonjour Peter » pour le nouvel arrivant, représentant déjà un effort de maîtrise. L’équipe reprend la course sur le pourtour de la grande salle d’entraînement, alternant petites foulées et sprints. Mark se laisse rapidement distancer par les filles déjà entraînées, mais il ne lâche pas. George a déjà réparti sa dizaine de recrues en ateliers. Trois sont aux couteaux, deux sur le ring qui a réintégré le siège des Audacieux à la demande de George Wu, les autres sur les sacs de frappe.

Tobias et George se concertent : l’équipe de l’opération s’entraînera avec les recrues au combat et au tir, Tobias formera au lancer de couteaux. Après l’échauffement, Mark et Tris se joignent aux jeunes recrues sur les cibles de lancer de couteaux. Christina et Peter se répartissent, l’un sur le toit pour les tirs avec George, l’autre sur le ring avec Tobias en instructeur. Ce dernier fait une démonstration avec un des policiers déjà formés. Malgré l’automatisme des gestes, l’entraînement lui fait du bien pour retrouver souplesse et rapidité. Peter le remplace. Trois ans de bureaucrate ont émoussé ses réflexes et Tobias le voit avec satisfaction cloué au sol par son adversaire, en quelques secondes. Mais il sait qu’il ne s’agit que d’une question de temps pour qu’il redevienne le combattant qu’il était après son initiation.

Tobias repère ses faiblesses et le place à l’entraînement sur un autre tatami, avec une autre recrue. Il impose un programme de gestes à répéter et rejoint les cibles au couteau.

Il n’avait jamais apprécié l’exercice des poignards quand il était chez les Audacieux. Il considérait cette compétence comme une sorte de talent spectaculaire destiné à en mettre plein les yeux. Mais c’était l’arme de prédilection de Beatrice, elle l’avait utilisée avec réussite lors de l’attaque contre Jeanine au siège des Audacieux. Sans sa dextérité au lancer, il n’y aurait aujourd’hui plus un seul Altruiste ou ex-Altruiste à Chicago. Cet épisode difficile et poignant de la guerre civile a redoré en lui le blason des couteaux. Aujourd’hui, il les respecte.

Il décrit à Mark les mouvements à acquérir pour lancer avec force et précision, puis le laisse s’entraîner. Les gestes de Tris sont corrects, il ne lui reste qu’à affûter la direction, dynamiser la puissance du lancer. Tobias ne s’inquiète pas. Il pensait que Tris aurait du mal à revenir sur les lieux de son agression, mais dans le regard de sa petite amie, seule luit la détermination vers l’objectif à atteindre. La peur n’est pas sa compagne et ce n’est pas nécessairement une bonne chose. Sans qu’il l’ait anticipé, c’est le souvenir de Beatrice, qu’Eric a envoyée contre la cible pour éprouver son courage, qui lui revient en mémoire.

-        Les poignards ne vous permettent pas d’approximation. Vous ne pourrez vous considérer comme prêts que quand vous aurez le cran de mettre l’être que vous aimez le plus contre cette cible et lancer vos couteaux suffisamment près pour qu’il sente le vent la frôler !

Tris saisit parfaitement à quoi il ait allusion. Sa sœur s’était placée sur ces cibles, Tobias avait eu suffisamment confiance en ses gestes pour lancer ses couteaux tout autour d’elle sans peur de la blesser par erreur. Tobias prend quatre couteaux et se retourne sur une cible. Les tirs s’interrompent spontanément, chacun désirant assister à la démonstration.

-        Pour l’initiation, le bras non lanceur sert de guide, le regard de direction, affirme-t-il.

Il lance un couteau sur ce modèle de méthode, la lame se fiche sur le front de la silhouette bleue.

-        Le lancer deviendra instinctif, quand vous aurez la force, l’espace, le mouvement et la vitesse dans votre esprit suffisamment ancrés pour ne plus avoir besoin de l’autre bras.

Sans objectif réellement précis, il jette un regard à Tris. Mais sans un mot, elle marche et se rend contre la cible, comme sa sœur avant elle. Elle se retourne en faisant voltiger les mèches qu’elle a concentrées dans une queue de cheval et qui se déposent sur son épaule, et s’adosse contre la cible. Tris n’est pas beaucoup plus grande de sa sœur, elle non plus ne remplit pas la silhouette bleue de la cible derrière elle. Parmi l’assistance, les murmurent enflent : « Sérieux ? Elle va se faire tirer dessus ? », « Il le fera pas, trop dangereux »…

Tobias se retrouve avec émotion transporté plus de trois ans en arrière. Il dévisage Tris qui offre son corps en démonstration de confiance. L’instructeur est contrarié, cette fois encore, mais n’a plus le choix, s’il veut être crédible. Autrefois, c’est Eric qui menait l’exercice, il avait dû affirmer son leadership et l’avait fait avec cruauté. Maintenant c’était son tour : il n’avait plus qu’à mettre à exécution son propre précepte. Les recrues, stupéfaites, retiennent leur souffle. Il ne va pas tirer sur elle ? Comment sait-elle qu’il ne la blessera pas, voire pire ?

Tobias secoue la tête, mécontent. Tris se mettra-t-elle donc toujours en danger comme Beatrice ? Il reconnaît qu’il a lui-même soufflé l’exercice, indirectement, à sa petite amie, en lui parlant de confiance évidente entre eux et en évoquant presque malgré lui la façon dont il avait dû tirer sur Beatrice lors de son initiation. Il aurait dû se douter qu’elle mettrait en œuvre tous ses mots à la première occasion. Sa fusion avec Beatrice a fourni à Tris le prétexte pour se soumettre à l’exercice.

Mais provoquer sa mise en danger ne plaît pas à Tobias, même s’il connait et a foi en sa propre dextérité. Il se prépare néanmoins, reprend un poignard de plus sur la table et refait face à la cible contre laquelle Tris s’est appuyée. Les couteaux cliquètent dans ses doigts et il fixe Tris dans les yeux d’un air réprobateur. Son cerveau mesure les distances. Tris semble tendue, sa poitrine se soulève rapidement, mais elle ne bouge pas, les doigts entrelacés devant elle. Depuis qu’elle a vu cette scène en simulation, elle rêve de s’y frotter. L’adrénaline lui procure une sensation qu’elle ne connaissait pas auparavant, et elle veut tout connaître, tout ressentir, vivre à fond. Elle veut savoir tout ce que Beatrice a pu imaginer, ressentir, affronter, pour être plus proche d’elle.

Tris aurait pu se servir de ses mains, dans le dos, pour canaliser son appréhension, en les serrant l’une contre l’autre. Mais la leçon sera plus évidente encore pour les novices si elle montre une décontraction visible, qu’elle n’est pas tout-à-fait sûre de pouvoir afficher très longtemps. Elle croise ses doigts devant elle.

Le couteau part dans un geste vif et se fiche à quelques centimètres de ses hanches. Tris cligne des yeux, la bouche entrouverte pour mieux respirer, mais ne fait pas un geste. Tobias laisse quelques secondes aux recrues pour apprécier le geste et la précision. Il manipule agilement entre ses mains les trois lames restantes en se concentrant. Un tic que Tris a déjà remarqué dans un patch. Aucune des recrues n’a pu suivre des yeux le second lancer tant il a fusé. Le deuxième poignard se plante dans un bruit sourd à quelques centimètres du sommet de sa tête. Des murmures parcourent le groupe de recrues qui assistent à la démonstration.

Puisqu’elle a voulu se porter volontaire, il va lui donner une petite leçon. Elle a vu dans le transfert mémoriel le lancer de Tobias quand Beatrice était contre la cible. Mais ce qu’il vient de décider de faire, personne ne l’a jamais vu. Il s’y est entraîné seul, et n’y a jamais eu recours. Il gardait ce talent en réserve, au cas où il aurait eu à y recourir en urgence, ou pour se démarquer pendant son initiation.

Ou pour une occasion comme aujourd’hui.

Tobias prend les deux derniers couteaux dans la main droite. Son regard noir est concentré sur la cible, il ne voit pas Tris, mais seulement le lieu précis où ses poignards vont se ficher. D’un geste brusque, les deux lames s’envolent ensemble en ligne droite vers la cible et se fichent en même temps de chaque côté du cou de Tris. Elle peut presque sentir leur fraîcheur contre sa peau moite. Une mèche blonde, cisaillée, tombe au sol dans un mouvement de feuille morte. Les murmures grondent dans le groupe. Le cou de la jeune fille est pris en tenaille entre les deux lames. Tris se décontracte en respirant à fond et s’écarte de la cible. Elle ramasse les couteaux plantés dans la silhouette et les rapporte à Tobias. Ce dernier l’attrape par le poignet et lui dit à voix basse d’un ton sec :

-        Ce n’était pas nécessaire de te mettre en danger comme ça !

-        Je t’ai fait confiance. C’était… une évidence, lui répond-elle tranquillement les yeux dans les yeux pour se faire comprendre.

Tobias saisit son allusion à son discours de l’autre soir, sur l’amour et la confiance. Emu, il plaque ses lèvres sur les siennes presque comme une punition. Les sifflets en canon fusent parmi les recrues qui assistent à la scène. Quand il libère sa bouche, Tris lance au groupe sans quitter son petit ami du regard, un léger sourire aux lèvres :

-        Tant que je ne serai pas en mesure de placer Quatre contre cette cible, et qu’il me fasse la même confiance, je ne cesserai pas de m’entraîner. A nous maintenant !

-        La vache, t’as du cran Tris… lui glisse Mark. Vous êtes tous aussi cinglés que ça dans le groupe ?

-        Oh non, là, on se retient ! répond Tris en souriant.

Personne ne songe à contester le charisme de son annonce et les tirs reprennent avec plus d’acharnement et de vigueur. Tobias fixe intensément Tris d’un air à la fois admiratif et désapprobateur. Sa leçon de courage a été aussi forte pour les recrues que sa démonstration. La jeune fille reprend place face à une cible et les couteaux filent à nouveau vers les silhouettes. Quatre circule derrière les lanceurs pour distiller de nouveaux conseils.

Un peu plus loin, sur le ring, Peter agace les recrues en les provoquant de petites phrases assassines. Il accumule déjà plaies et rougeurs sur le visage et les mains, et trahit manifestement la fatigue mais Tobias ne connaît pas pire entêté. Peter a d’ailleurs lui aussi maquillé plusieurs recrues de rouge et de violet… Certains sont déjà confiés aux bons soins d’un infirmier. Il n’a pas le moindre scrupule, et c’est en partie pour cela que Tobias le voulait dans l’équipe.

Le groupe de tir redescend du toit.

-        A toi, Quatre ! claironne Christina.

Tobias la fusille du regard : elle sait parfaitement que le jeune homme ne veut plus toucher d’armes à feu.

-        Inutile, marmonne-t-il.

Christina fronce les sourcils et s’approche à quelques centimètres devant lui. Même si elle doit se mettre sur la pointe des pieds et lever la tête pour lui parler, il entendra ce qu’elle a à lui dire !

-        Tu es le chef de cette expédition, articule-t-elle à voix basse entre ses dents sur un ton sec. Tu as la responsabilité de nos vies, et j’aimerais sincèrement que tu utilises tous les outils à ta disposition pour nous ramener entiers à Chicago !

Tobias, les bras croisés, la dévisage d’un regard dur. Qu’est-ce qu’elle peut être agaçante avec ses vérités !

-        Tu as montré pour cette ville plus de respect que n’importe qui pour le martyr qu’elle a vécu ! continue Christina. Maintenant, atterris, on ne va pas sur la lune en marchant sur un arc-en-ciel et avec des fleurs à la main !

La jeune fille se détourne d’un mouvement colérique et va rejoindre les hommes de George Wu au bord du ring. Tobias lui emboîte le pas, vexé et énervé. Il monte sur le ring en éjectant d’un geste de la main les deux recrues qui s’y entraîne en remplacement de Peter et son adversaire précédent.

-        Christina ! appelle-t-il d’un ton ferme.

La jeune fille ne s’attendait pas à ce qu’il veuille la combattre. Mais Tobias a décidé de ne pas se laisser mener par ces morceaux de femmes sur lesquelles il doit baisser les yeux pour pouvoir les regarder en face.

Christina obtempère et monte sur le ring.

-        Démonstration ! lui intime-t-il.

Christina se met en garde et jauge Tobias en tournant autour de lui sans le perdre des yeux. Alternativement, chacun attaque, les poings frappent le vide, ou s’écrasent sur le flanc, les côtes, les mâchoires de l’autre. Les chutes sont lourdes.

Tris et le groupe de recrues, alertées par les clameurs des policiers, accourent pour assister au règlement de compte, car c’est bien de cela dont il s’agit. La jeune fille n’est pas ravie par l’affrontement, Tobias peut tuer Christina d’un seul coup et pour une raison qu’elle ignore, l’instructeur semble en colère. Ce n’est pas un gage de sécurité pour son amie. Mais l’ancienne Audacieuse se défend vaillamment. Son nez est bientôt ensanglanté, elle respire vite, mais elle est débout et lance attaque sur attaque. Alors que Tobias la retourne brutalement sur son épaule et la balance au sol, son genou l’immobilise contre le ring et son poing se lève. Il interrompt son geste, haletant quelques secondes. Christina attend le coup sans bouger, immobilisée par la pression sur un point névralgique de sa cuisse qui la paralyse.

-        Ça y est, tu t’es défoulé ? halète Christina en grimaçant.

Tobias fixe son amie au sol quelques secondes, puis se relève et se retourne vers les recrues :

-        En combat, si vous abandonnez, vous êtes mort. A vous !

Il retourne vers Christina et l’aide à se relever.

-        Dans ce cas, va sur le toit ! lui assène Christina en saisissant sa main pour le rapprocher d’elle, tout en essayant de reprendre son souffle. Si tu abandonnes, t’es mort ! Tu as pris la responsabilité d’une équipe, tu dois te préparer à les défendre, par tous les moyens. Tu assumeras si l’un de nous se fait tuer parce que tu t’es obstiné ? Et en fait, tu voulais plus d’armes pourquoi ? Par conviction ou par peur ? Quatre ? ou Cinq ?

Tobias ne répond pas et tourne les talons. En cette minute, il déteste les Sincères…