CHAPITRE VINGT-TROIS

 

 

-        Si Christina part en expédition et risque sa peau, je veux en être ! insiste Mark.

-        J’ai pas besoin de garde du corps ! s’insurge Christina.

-        De toute façon c’est hors de question, répond Tobias d’une voix sèche. C’est une mission très risquée, tu n’as pas d’entraînement. Et je suis méfiant de nature. Je ne veux pas emmener quelqu’un dont je n’aurai pas jaugé la personnalité et les capacités. Je connais chaque membre de ce groupe, pour avoir dirigé leur initiation, pendant des semaines. Je connais leurs peurs, leurs faiblesses et leurs forces.

Sous la table, Tris effleure le genou de Tobias avec le sien, pour l’inciter à la réflexion. Il lui semble que la proposition de Mark est à considérer. D’ailleurs, ont-ils vraiment le choix ? Elle ne tient pas à remettre en cause le commandement de Tobias devant un inconnu, mais ils n’auront peut-être pas d’autre opportunité d’apprendre à nager.

-        Je suis débrouillard, je chasse, je pêche, argumente Mark. Votre Peter vous connaît, il saura comment vous manipuler, puisque vous le soupçonnez. Pas moi. Je pourrais le surveiller pour vous.

Mais Tobias reste inflexible, sa méfiance l’emporte sur le gain que représenterait la maîtrise de la nage. Tris sait pour l’avoir bien jaugé dans les transferts mémoriels : quand Tobias contracte ses mâchoires jusqu’à faire trembler ses zygomatiques, il est préférable de ne pas insister. C’est un adversaire redoutable, très têtu. De plus, le chantage n’est pas du tout une méthode qu’il apprécie. Du tout.

D’ailleurs, Christina ne s’y trompe pas non plus. Elle a baissé les yeux et intime à Mark de laisser tomber. Tris se souvient parfaitement ce qui s’était passé quand Evelyn avait proposé une alliance entre les Sans-faction et les Audacieux. Révolté, Tobias avait refusé tout en bloc. Mais chez les Sincères, l’attaque des Audacieux ralliés à Jeanine l’avait fait changer d’avis, une mesure de survie. Tris évoquera cet épisode avec lui… plus tard.

Mark semble très déçu, Tris le pense réellement attaché à Christina. Comment ne pas l’être ? La jeune Audacieuse est jolie, et beaucoup plus féminine depuis que les codes vestimentaires se sont libérés. Elle n’hésite pas à mettre des robes ajustées et des couleurs chatoyantes qui illuminent sa peau mate. Elle affiche une bonne humeur indestructible en toutes circonstances, Tris admire sa façon d’avoir géré le deuil de Will, avec dignité et indulgence, même si elle s’enferme depuis trop longtemps dans une fidélité déraisonnable. Le soutien qu’elle a apporté à Tobias depuis trois ans est indiscutable.

Christina a accueilli Tris avec bienveillance et s’est comportée avec elle comme une sœur. Elle a fait preuve d’une grande ouverture d’esprit et la jeune fille lui en est immensément reconnaissante. Plus que tout, elle aime Christina pour l’amour fraternel indéfectible qu’elle a porté à sa sœur Beatrice jusqu'au bout, malgré la mort de Will.

Qu’un homme s’intéresse à elle n’est pas étonnant, Christina en a déjà repoussé depuis trois ans, elle s’en est confiée à Tris. La mort tragique de Fernando, admirateur empressé de Christina, lors de l’attaque du siège des Erudits trois ans auparavant a peut-être été pour elle la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Même si elle n’était pas prête à accepter de s’ouvrir à une autre histoire, la mort de Will étant trop récente, Fernando avait toutefois contribué à lui rendre confiance en elle et en l’avenir. Tris espère que l’arrivée inopinée dans sa vie de l’énergique Mark lui permettra de surmonter ses dernières réserves.

Pour l’instant, Tris le voit bien : devant l’air fermé de Tobias, Mark baisse les armes.

-        Très bien, laissez-moi au moins vous aider à préparer votre mission. Je… vous apprendrai à nager. Tout ce qui peut mettre Christina en sécurité, je le ferai.

Christina donne un nouveau coup de coude à Mark dans les côtes.

-        Arrête de me prendre pour un bébé ! lance-t-elle.

Mais elle sourit, et Tris est bien persuadée qu’elle n’est pas totalement insensible à toutes ces attentions.

 

***

 

-        L’eau est froide dans les étangs de la Marge, il faut se procurer des vêtements thermiques. Ils emmagasinent la chaleur corporelle à l’air libre et la restituent pendant une heure dans l’eau. Nous pourrons les réutiliser pour l’expédition. Le Bureau en fournit aux gens de la Marge qui pêchent pour eux, affirme Mark.

-        De toutes façons, nous devions aller au Bureau pour… autre chose, nous en profiterons, dit Tobias.

Le jeune homme a tenu à présenter à Johanna le déroulé de son projet, en compagnie de son équipe, et à lui présenter Mark. Dans le bureau de la Gouvernance, Johanna découvre le plan élaboré par Tobias.

-        Nous irons passer deux ou trois jours dans la Marge, dans la région natale de Mark. Outre la nage, cela nous permettra de nous faire une expérience. Peter arrive demain, je l’ai contacté la semaine dernière après le conseil. Nous lui exposerons le projet ; même s’il refuse, nous pourrons quand même discuter de la liaison réseau informatique. Nous partirons pour le Bureau, puis la Marge après, en camion. En partant, nous longerons la clôture avec un ingénieur qui déterminera la résistance du mur, et les endroits où il sera possible de créer ou élargir des ouvertures pour le futur passage de l’eau.

-        J’ai déjà demandé à ce que des rations alimentaires déshydratées vous soient préparées pour un mois, dit Johanna.

-        Un mois ? J’espère bien que cette mission ne durera que quelques jours ! réplique Tobias.

-        C’est par sécurité. Les mécaniciens et ingénieurs travaillent déjà sur l’Hovercraft, pour l’adapter et optimiser ses fonctions pour une telle mission. Une présentation sera sans doute prête quand vous reviendrez de la Marge.

Mark se renfrogne dans son fauteuil. Les bras croisés, il fait pour lui-même un signe de dénégation en entendant les mesures alimentaires prévues. Il aurait mieux à proposer, mais un simple regard sur « Quatre » l’incite à se taire.

 

***

 

-        Bonjour Peter, dit courtoisement Johanna. Ton voyage s’est-il bien passé ?

-        C’est long en camion de Milwaukee à Chicago, répond Peter. Que me vaut cette étonnante invitation ?

-        L’heure n’est plus à l’isolement, il est temps de rapprocher les cités et partager nos compétences, dit la représentante du gouvernement.

-        Pourquoi j’ai l’impression que vous ne me dites que la partie émergée de l’iceberg ?

Peter, arrivé il y a quelques heures, avait été particulièrement étonné d’apprendre que Johanna Reyes et Tobias Eaton l’invitaient à Chicago. Les contacts enclenchés il y avait quelques mois dans le but de développer les communications ne lui avaient jusqu’à présent pas paru nécessiter un voyage en personne. Son collaborateur lui avait communiqué les rapports des premiers bilans et des perspectives à venir.

Mais aujourd’hui, il sent confusément qu’il y a autre chose. Il n’est pas venu pour les réseaux informatiques. Assis négligemment sur un fauteuil, il arbore une assurance détestable, comme à l’accoutumée. Vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche, il a revêtu les couleurs de sa faction de naissance. Bien qu’elles aient été abolies quinze ans plus tôt à Milwaukee, dans un déluge de guerre civile, de nombreuses personnes, dans les deux villes, étaient restées fidèles au système, dans l’intimité de leur vie, de leur famille, voire de leur quartier. Johanna espère que ce costume reflète une valeur morale qui pouvait parfois manquer à Peter avant la guerre.

-        Je te demande un peu de patience, tu vas comprendre, ajoute évasivement Johanna.

-        Si je comprends bien, on se tutoie ? Ça me va ! Johanna, c’est bien ça ? fanfaronne-t-il en lui lançant un clin d’œil.

Johanna sourit avec indulgence. Sérum d’oubli ou pas, son attitude était toujours aussi suffisante et culottée. Elle n’est toujours pas convaincue du bien fondé de cette étonnante invitation que Tobias a tenu à lui lancer. Mais elle se contente de lui faire confiance, avec des réserves… Johanna se lève pour aller préparer du café. Peter remarque les six gobelets prêts sur la table.

-        Vous attendez du monde apparemment ? Vous préparez une nouvelle guerre ?

-        Mon assistant Tobias Eaton va arriver, il t’expliquera, réplique Johanna pour insister sur la position de Tobias à ses côtés.

Peter ne répond pas. A ce moment, on frappe à la porte et cette dernière s’ouvre dans la foulée. Tobias fait son entrée dans la pièce. Il est habillé en Audacieux et arbore une attitude tendue et sombre. Christina le suit, puis Tris et Mark ferme la marche. En apercevant Tobias, puis Christina, le visage de Peter ne trahit pas la moindre émotion. Mais à la vue de Tris, il se décompose complètement. Il en oublie de garder son attitude d’insupportable insolence et se lève comme un automate sans pouvoir détacher ses yeux de la jeune fille.

-        C’est… impossible, murmure-t-il d’une voix inaudible.

Tobias et Tris réalisent que Peter n’a rien oublié, il a manifestement reconnu la jeune fille qu’il croyait morte.

-        Eh bien, je pense que la première chose à faire est de nous expliquer comment il se fait que tu te souviennes de nous, Peter, s’exclame Tobias d’un ton sec.

-        Elle est morte… dit Peter d’une voix blanche.

-        Assied-toi et écoute, Peter, le prie Johanna.

Christina, le visage méfiant, prend place dans un canapé en face de Peter, Mark à sa gauche et Tris à sa droite. Tobias prend place comme à son habitude, mi-assis contre la table de réunion du bureau de Johanna.

Johanna tend une tasse de café à Peter, qu’il attrape machinalement, blême, sans quitter Tris des yeux. La jeune fille le toise avec un sourire narquois. Sa détresse lui apporte une pointe de vengeance cruelle contre laquelle elle n’a pas envie de lutter. Peter la dévisage, les yeux ronds, en s’attardant sur sa cicatrice.

-        Peter, je te présente Tris, la sœur jumelle de Beatrice Prior, dit Johanna.

-        Sœur… jumelle ? articule-t-il péniblement. Je ne savais pas qu’elle avait une sœur… T’es née dans un tube à essai, Pète-Sec ?

-        J’aime bien savoir quelque chose que tu ne sais pas, répond enfin Tris ironiquement, en faisant allusion à la réplique qu’il avait lui-même crachée à Beatrice chez les Erudits, quand elle était prisonnière de Jeanine pour servir de cobaye.

Peter soulève une commissure, narquois, retrouvant peu à peu ses esprits. A peine revenu de sa stupéfiante vision, il se demande comment la jeune fille devant lui peut savoir ce qui s’est dit entre lui et Beatrice, chez les Erudits. L’heure des réponses viendra, mais pour le moment, il semble se détendre un peu, il n’est pas face à un fantôme. Il retrouve immédiatement sa détestable décontraction et affûte sa verve piquante.

-        Je t’ai posé une question, Peter, rappelle Tobias.

-        Vos scientifiques font revivre les morts, commente perfidement Peter, ceux de Milwaukee inventent des antidotes…

A cet instant, Tobias donnerait cher pour l’assommer, mais il l’a invité, et maintenant, il s’agit de le convaincre. Il est l’émissaire de Milwaukee pour l’expédition, il doit faire abstraction de ses sentiments personnels.

-        Peter, tu sais donc qui est Christina, et voici Mark, un ami, présente Tobias. Comme Johanna a dû te le dire, il devient nécessaire de reconstruire les relations entre les villes. Chicago et Milwaukee sont les plus proches accessibles pour l’instant. La clôture n’a plus lieu d’être, nous voulons remplir à nouveau le lac jusqu’à son volume d’avant la Grande Paix.

Peter lève les sourcils avec flegme, tout en sirotant son café. Il n’a jusque là pas quitté Tris des yeux. La jeune fille le défie du regard sans faiblir. Mais Tobias a attiré l’attention de l’invité. Il pose sa tasse, met ses coudes sur ses genoux et s’adresse à Tobias.

-        Et à part passer une bonne journée à bien rire de vos idées délirantes, qu’est-ce-que je fais là, Quatre ?

Mark se penche discrètement vers Christina. Il lui dit à voix basse :

-        Pour lui aussi, c’est « Quatre » ?

-        Chuut ! lui intime Christina en prenant sa tasse de café. Plus tard !

-        Va près de la fenêtre, Peter, intime Tobias, et regarde en bas.

Peter, intrigué, fait le tour des regards posés sur lui, se lève et se rend à la fenêtre. Arrivé il y a peu à la porte principale de la clôture, il y a été pris en charge par camion et ramené au Marché des Médisants. Les camions extérieurs ne sont pas admis à l’intérieur de la clôture pour l’instant, tous les transferts se font aux portes de la cité, matérialisées par le mur.

Entré par l’arrière du bâtiment, Peter n’a pas eu l’opportunité de faire du tourisme. Il écarte les stores et baisse les yeux vers la rivière, puisque qu’elle longe le bâtiment. A sa grande surprise, le lit est rempli à moitié, le courant défile en direction du bassin du lac. Il se retourne vers ses hôtes, amusés par sa tête cocasse et incrédule.

-        Il y a de l’eau dans le lit de la rivière ! constate-t-il d’une voix suraigüe.

Les filles pouffent de rire devant sa tête ahurie.

-        Délirant, hein ? insinue Tobias sans même avoir bougé de la table sur laquelle il est appuyé.

Le jeune instructeur en profite pour jeter un œil à sa petite amie. Mal à l’aise depuis l’arrivée de Peter, contre lequel elle a de forts a priori, elle ne quitte pas des yeux l’invité indésirable. Apprendre qu’il n’est plus sous l’influence du sérum d’oubli ne lui plaît pas. Tobias lui adresse un sourire d’encouragement mais elle ne se déride pas.

-        Comment l’eau est revenue ? demande Peter à Johanna.

-        Oh ? Ça non plus tu ne le sais pas ? glisse Tris d’un ton glacial.

-        Tris…

Tobias tente de limiter l’expression de l’antipathie de sa petite amie vis-à-vis de Peter, alors que Christina tente de maîtriser son hilarité. Mark surveille du coin de l’œil ce curieux invité, dont personne ne veut, mais si indispensable à l’expédition.

-        Si je te suis si insupportable… Tris… désolé, j’ai du mal à m’y faire ! Bref, si tu ne voulais pas me voir, pourquoi me faire venir ? interroge Peter.

-        Maintenant que nous avons toute ton attention, veux-tu écouter la suite ? coupe Tobias.

-        Vas-y, Quatre, je suis curieux de connaître ta théorie ! clame Peter sur un ton bravache en retournant s’asseoir.

-        L’assèchement de la rivière Chicago n’était pas la seule cause du recul du lac. Le Bureau a utilisé un autre moyen. Dans deux mois, nous partons en expédition pour trouver cette cause et y remédier.

-        Pourquoi faire ? demande Peter.

-        Quand le lac sera à nouveau en bordure de Chicago, les échanges avec Milwaukee seront grandement facilités, par la voie navigable, et les ressources alimentaires multipliées. Sans compter l’irrigation des cultures, et le climat, poursuit Tobias.

-        Vous n’avez pas besoin de mon autorisation j’imagine. Je le répète : que voulez-vous de moi ?

-        Que tu nous accompagnes jusqu’au détroit de Mackinac, où nous pensons qu’un barrage avait été élevé par les pères fondateurs de Chicago.

-        Oh ? Vraiment ? Vous avez besoin de moi ? Voilà qui est intéressant ! Et pourquoi vous suivrais-je jusqu’au détroit Machin ? Juste en vous faisant confiance ?

-        Milwaukee a besoin d’échanger, de vendre, tout comme Chicago. Tu serais celui qui a permis ça. Ça faciliterait tes projets, non ? lui distille Tobias.

-        C’est à voir… réfléchis Peter.

-        Tu as eu une formation d’Audacieux, tu es un combattant. Il faut s’attendre à devoir défendre nos vies. La mission est risquée, et longue. Personne à Chicago n’est jamais allé aussi loin. On ne sait pas ce qu’on trouvera, ni qui, hostile ou pacifique.

-        Combien est rémunérée cette mission ? demande Peter, pragmatique.

-        Pas de rémunération. Soit tu viens, et Milwaukee sera associée aux recherches, et au développement grâce à toi, soit tu viens pas, et on se contentera de développer les réseaux informatiques, si c’est possible. C’est à prendre ou à laisser, tranche Tobias.

-        En quoi consiste la mission ? reprend Peter.

Alors Tobias raconte. Le séjour dans la Marge pour apprendre à nager avec Mark comme guide, l’exploration minutieuse de la clôture, et le voyage, en Hovercraft. Et avant le départ, un entraînement intensif digne de l’initiation des Audacieux.

-        L’entraînement aura lieu en partie avec les hommes de la police de Chicago : il est préférable de ne pas nous entraîner entre nous, nous nous connaissons bien.

-        Oh tu me déçois là, Quatre, j’aurais tant voulu mettre une raclée à tes amies !

-        Garde ton fiel, Peter, lance Christina.

-        Si nous devons passer plusieurs semaines ensemble, il faut que chacun fasse des efforts pour que ça se passe bien, dit Tobias en regardant alternativement ses amis et Peter.

-        Dis ça à ta petite amie bis, rétorque Peter.

-        Garde tes réflexions, déjà, coupe Christina.

-        Et lui, il est muet ? attaque Peter en désignant Mark de la tête.

-        J’en apprends plus sur les gens en les observant en silence, qu’en parlant pour ne rien dire, dit Mark tranquillement.

-        Ah non, il parle, souffle Peter en se désintéressant immédiatement de l’homme en face de lui. Je dois me décider quand ?

-        L’entraînement peut commencer demain, nous partons pour la Marge dans deux ou trois jours, précise Tobias.

-        Est-ce-que vous parquez toujours les invités dans les dortoirs insipides du siège des Audacieux ? Ou en avez-vous fait une prison ?

-        Les entraînements auront lieu là bas, confirme Tobias.

-        Le siège des Audacieux sert de centre d’entraînement pour les forces de police, explique Johanna. Il est prévu de réhabiliter les dortoirs et les appartements des leaders et des familles des Audacieux qui sont parties. Le bâtiment doit être assaini, l’assèchement du torrent du gouffre va faciliter les travaux.

-        Le torrent est asséché ? Bon dieu, il faut que je vienne à Chicago plus souvent ! C’est fou ce qu’on y apprend ! chantonne Peter.

Tobias sort une clé de sa poche et la suspend devant lui au bout de son index.

-        Si tu es des nôtres, tu pourras loger dans l’appartement de ma mère pendant la durée de l’opération.

-        T’es cinglé, Quatre, je n’approcherai pas d’Evelyn, elle est folle ! objecte Peter.

-        Je ne crois pas qu’elle te fera du mal, elle est morte, lâche Tobias d’une voix blanche.

L’annonce jette un blanc entre les deux hommes qui se toisent.

-        Ah. Désolé Quatre, marmonne Peter plus modestement.

Tobias a cessé de haïr Peter, il a réussi à laisser sa rancœur de côté, parce que Beatrice lui avait pardonné aussi. Mais il ne l’aime toujours pas. Pourtant, il ne peut pas faire autrement que lui reconnaître une qualité : il a – presque – toujours respecté le deuil. Quand Jeanine a lancé les Audacieux sous simulation attaquer les Altruistes, le père de Beatrice a été abattu sous ses yeux, en présence de Peter. Ce dernier, comme le lui a demandé Beatrice, a veillé sur Caleb le temps que la jeune fille aille libérer Quatre.

Au siège des Erudits, c’est avec dignité qu’il avait présenté à Tobias le corps inanimé de Beatrice, qu’il avait placée dans l’inconscience pour lui sauver la vie. L’horreur sur le visage de Tobias ne lui avait inspiré aucune moquerie ou vengeance. Plutôt de la compassion, bizarrement.

Et au Bureau, il avait veillé Uriah dans le coma, jusqu’à son décès, alors qu’il avait été gravement blessé par une explosion. Aussi loin qu’il puisse se souvenir, Peter n’avait jamais tué personne sans y être absolument contraint. On ne peut pas lui enlever ça. Né chez les Sincères, mais hypocrite, vaniteux et intéressé, il avait pourtant toujours respecté la valeur de respect de la vie des Audacieux. Jusqu’au jour où Evelyn l’avait manipulé au Bureau du Bien-Être Génétique. Pouvait-il vraiment en être tenu pour responsable, quand on connaissait l’esprit retors d’Evelyn ?

L’annonce de la mort d’Evelyn lui a cloué le bec.

-        Son appartement a été passé au peigne fin par la police, il ne reste que les meubles basiques.

-        La police ? interroge Peter.

-        Tu peux y loger pour l’instant, si tu décides de participer à notre mission, poursuit Tobias sans s’occuper de sa question en jouant avec la clé au bout de son doigt.

-        Bien, je vais réfléchir, conclut Peter en s’enfonçant au fond du fauteuil.

-        Très bien. Merci Johanna pour ton accueil et ton soutien. Peter, tu donneras ta réponse à Johanna. C’est le chef de ce gouvernement, qui finance l’expédition.

Tris se lève, imitée par Christina et Mark. Peter les toise de son fauteuil. Tobias passe sa main autour de la taille de Tris, et tous les quatre se dirigent vers la sortie en saluant Johanna de la main.

-        Quatre ! jette Peter.

Tobias s’immobilise et tourne à demi la tête pour attendre de savoir ce que lui veut Peter.

-        C’est ok, je viens.

Le jeune instructeur reprend sa marche vers la sortie en balançant la clé par-dessus son épaule vers Peter et en donnant l’adresse. Peter rattrape la clé au vol.

-        Demain, 9 h, au siège des Audacieux pour l’entraînement, en tenue, lui lance Tobias sans même le regarder.

-        Mais j’ai plus de tenue d’Audacieux ! proteste Peter.

-        Viens à poil, qu’on rigole ! lui crie Christina.

La porte se referme sur le petit groupe, alors que Johanna secoue la tête en souriant, assise derrière son bureau. Elle profite de l’occasion pour envoyer un message personnel à Tris sur sa messagerie : le conseil a accepté sa suggestion de la nommer conseillère, et à ce titre, de lui allouer une indemnité qui lui permet d’être autonome.