CHAPITRE VINGT-DEUX

 

 

Tris n’avait jamais réalisé à quel point elle pouvait se sentir prisonnière de la haine d’Evelyn. Ces chaînes dont cette femme écartelée, sans racines sociales, sans morale, avait entouré son fils et Tris étaient enfin brisées.

Tris avait accepté ces chaînes, pour survivre, et trouver sa place. Mais aujourd’hui, elle voulait forger elle-même chaque lien de sa vie, sans contrainte ni obligation. Ne plus s’imposer à un médecin, à son frère, à ses amis, à Tobias non plus. Elle veut gagner chaque personne de son entourage, se fondre dans l’unité hétéroclite de la société.

Tobias, lui, s’était trouvé en quelques jours devant des paradoxes insupportables. Devoir haïr une mère qu’il avait retrouvée après douze ans d’absence doit avoir déchiré son cœur, surtout après avoir fait tant d’efforts pour pardonner ses machinations guerrières. Cette relation, à la fois tant désirée et si conflictuelle, ne pouvait pas avoir été bien vécue. Voir mourir cette image maternelle controversée, par la main de son propre père, lui-même tortionnaire de son enfance… Tris n’a aucune idée de la façon dont Tobias peut se sortir de tels conflits intérieurs.

Une partie de la réponse se trouve peut-être dans les vieux registres des naissances à Chicago. Evelyn est née chez les Erudits, mais son absence de compatibilité avec les factions l’a menée vers la plus tolérante d’entre elles pour s’y cacher et éviter l’exil chez les Sans-faction. Tris apprend que les parents d’Evelyn s’appelaient Kristin et Jonah. Kristin était chimiste et Jonah ingénieur de génie civil. Evelyn semble avoir été fille unique, comme une bonne partie des familles de Chicago, surtout citadines. Tris prend note de ses informations pour ensuite aller fouiller dans d’autres archives, retrouver peut-être les traces de la vie professionnelle des grands-parents de Tobias. Elle découvre que Kristin est morte d’un accident de laboratoire, au cours d’une expérience où elle aurait inhalé des substances toxiques. Evelyn n’avait que quatorze ans. Les journaux de l’époque relatent l’affaire, deux fillettes ont été trouvées en larmes devant la porte vitrée verrouillée du laboratoire, Kristin gisant au sol derrière. Deux fillettes nommées Evelyn Johnson et Jeanine Matthews.

Outre l’étrangeté de cet article, Tris note que Jeanine ne s’est apparemment jamais mariée ou n’a pas changé de nom. Tris imagine parfaitement pourquoi. Sa froideur, lors les transferts mémoriels, la glaçait à chaque vision. Aucun enfant ne lui est connu. La jeune fille s’en réjouit, il est, à son avis, des éducations et des visions du monde qu’il est préférable de ne pas transmettre…

Jonah avait été chargé de l’approvisionnement en eau de la ville, et de la recherche de sources, notamment sur les nouvelles terres où des fermes Fraternelles devaient s’installer. Etrangement, alors que les funérailles de Kristin ont été consignées dans les registres, Tris ne trouve pas trace de celles de Jonah. Se pourrait-il qu’il soit encore vivant ? Le recensement a été très pénible et difficile après la guerre civile,   il y a trois ans. Tant de morts ont été abandonnés sur place lors des combats que les enregistrements de décès ont pu rester imparfaits. Mais aucun Jonah Johnson n’est répertorié dans les listes de défunts, ni à cette époque, ni plus tôt.

Tris n’imagine pourtant pas que le grand-père de Tobias soit encore de ce monde, il lui en aurait parlé. Or, jamais le jeune homme n’a fait allusion à ce grand-père. Et puis, chez les Altruistes, on ne parlait pas de son « ancienne » famille ou faction. A fortiori dans un foyer comme celui des Eaton, déchiré par la violence et l’absence.

Maintenant qu’Evelyn est morte, Tris se demande qui pourrait avoir réponse à cette énigme.  Johanna était une amie proche de Marcus, peut-être ce dernier a-t-il entendu parler du père de sa femme ? Tris note cette nouvelle recherche à effectuer. Mais elle n’est pas sûre que Tobias apprécie qu’elle lui demande à le rencontrer…

Le mariage d’Evelyn et Marcus est célébré un an après son arrivée dans la faction, elle n’avait que dix-sept ans, son époux quinze de plus, Tobias naît l’année suivante. Comme elle l’avait dit à Caleb et Beatrice à leur arrivée chez les Sans-faction, elle était très jeune, sans doute pas préparée à une maternité, écartelée entre le secret de son incompatibilité sociale, la position de leader de son mari et les violences naissantes de ce dernier. Le cocktail idéal pour déstabiliser une adolescente projetée trop vite dans la vie d’adulte et la transformer en psychopathe idéaliste et anarchiste. La trace de Jonah Johnson se perd peu de temps après le mariage d’Evelyn et Marcus chez les Altruistes, auquel il aurait assisté. Elle note de consulter d’autres archives de l’époque, les décisions du conseil de la gouvernance, les décisions judiciaires s’il y en a, pour retrouver des traces du mystérieux grand-père.

Dans le registre des mariages, Tris trouve celui de ses parents. Emue, elle y note la présente de Marcus comme témoin et ami. Les parents de Natalie Wright ne sont pas présents : son père était déjà mort depuis longtemps et elle n’avait depuis des années plus de contact avec sa mère vivant à Milwaukee. Tris se promet de chercher à savoir si sa grand-mère biologique est toujours en vie. Elle a tué son époux, mais la jeune fille ne veut pas trier les faits de son Histoire.

Retrouver des traces plus anciennes de sa famille maternelle nécessiterait un voyage à Milwaukee, ou que Tobias parvienne à organiser, techniquement et politiquement, une coopération réseau entre les deux villes. Tris sait que Tobias y travaille, il faut donc attendre. Le Bureau avait quelques informations, notamment sur les lignées de factions, ce qui les intéressait le plus pour étayer leur expérience, mais Tris voudrait en savoir plus, si possible.

Son père biologique, Andrew, est né chez les Erudits. Natalie dans son journal, expliquait qu’il ne s’y intégrait pas, révolté par les méthodes inhumaines de Jeanine pour mener ses recherches. La scientifique, brillante, utilisait des Sans-faction dans la misère pour faire ses tests, en échange de nourriture ou de vêtements. Ecœuré, Andrew fait défection lors de la cérémonie du choix, et Natalie le suit chez les Altruistes. Tris lit dans les journaux qu’il s’investira dès son arrivée dans sa faction d’adoption, pour le gouvernement, multipliant les mesures plus officieuses qu’officielles, pour permettre aux Sans-faction de vivre dans des conditions plus décentes, au grand dam de Jeanine.

Tris ne trouve pas de traces dans les journaux des malversations scientifiques de Jeanine. Sans doute contrôlait-elle les médias, déjà, malgré son jeune âge. Les parents d’Andrew, Helena et William Prior, n’étaient pas présents au mariage de leur fils, alors âgé de vingt-et-un ans. Sa défection leur a sans doute déplu assez pour qu’ils ne gardent aucun contact avec lui. La faction avant les liens du sang…

 

***

 

Quand Tobias rentre dans l’appartement, la journée est bien avancée, et il trouve Tris absorbée sur les écrans.

-        Salut. Je rentre plus tard que prévu, désolé, dit-il avec un sourire.

-        Des problèmes ? demande Tris en se levant pour s’approcher de lui.

-        Plus tard, les explications, viens là, lui dit le jeune homme en l’attrapant par le bras.

Tris, comme la veille au tribunal, sent son cœur s’affoler quand il l’attire à lui. Les mains du jeune homme se posent sur ses hanches et il prend sa bouche avec douceur. La jeune fille pose ses mains sur ses épaules, et les fait glisser sur sa nuque. Les boucles courtes des cheveux noirs de Tobias caressent l’espace entre ses doigts, et elle voudrait que le temps s’arrête maintenant.

-        Je n’ai pensé qu’à ça toute la journée, dit Tobias dans un souffle en s’écartant à peine de son visage.

Ses bras enserrent sa taille. Tris sourit en se mordant la lèvre, le désir de son petit ami l’enrobe comme un drap de soie et réchauffe chaque particule de son corps. Les yeux fermés, elle perçoit toute l’énergie qu’il lui envoie, et qui se mélange à la sienne. Le front contre son épaule, Tris revoit le halo qui enrobait Tobias et Beatrice, dans ses visions. Un feu invisible, rougeoyant et tourbillonnant autour d’eux, brûlant comme l’urgence de toutes leurs étreintes.

Tobias fourre sa tête au creux du cou de Tris, respirant d’abord ses cheveux, pour ensuite les écarter et embrasser sa gorge, ses épaules. Tris savoure chaque caresse et profite de toute son âme de l’expérience de ces nouvelles sensations. Elle perçoit le vent d’énergie qui les enveloppe en spirale, enroulant autour d’eux une aura bleutée et douce.

-        Ce n’est pas la même… articule-t-elle avec peine, les yeux toujours fermés et le visage illuminé.

-        Qu’est-ce qui n’est pas la même ? demande Tobias contre sa bouche.

-        L’aura… je la vois, la nôtre, ce n’est pas la… même, prononce-t-elle en posant un baiser à la commissure de sa bouche entrouverte.

Tobias se redresse un peu.

-        Que vois-tu ? Je ne comprends pas, demande-t-il doucement.

-        Votre aura, elle était rouge… Pas nous, c’est fantastique ! murmure-t-elle en serrant ses bras autour de son cou.

-        Tu sais, je n’ai pas ta sensibilité à ces choses, explique-moi, souffle-t-il en lui rendant son étreinte fougueuse.

-        Je t’avais dit que je voyais, que je sentais vos lumières, à Beatrice et toi, ces vagues d’énergie qui entourent chaque être, et se mélangent chez les couples… unis.

-        Je me souviens, répond Tobias.

-        La nôtre est bleue, comme le bleu transparent du cœur d’une flamme, pas rouge !

-        Et qu’est-ce-que ça signifie ? interroge le jeune homme, un peu perdu devant l’ésotérisme de ces explications.

-          Si j’étais… fusionnée avec Beatrice, et que tu ressentes une attirance identique, notre aura aurait été de la même teinte, j’en suis sûre ! Cela veut dire… que je suis une personne à part entière, pas seulement un clone parfait. Et que toi, tu as un comportement, des… sentiments différents aussi…

-          Je ne vois pas toutes ces choses, mais je savais déjà ça. Je suis content si ça te rassure. J’espère que tu pourras enfin dormir sans te réveiller en sursaut, chaque nuit.

-          Tu sais que je fais des cauchemars ? s’étonne Tris.

-          Je t’entends à travers la paroi de la chambre, depuis des semaines, confirme Tobias d’un air triste.

-          Je suis désolée, je ne savais pas que cela te dérangeait.

-          Ce qui me dérange, c’est plutôt que tu ne m’en aies pas parlé… dit Tobias.

-          Je réagis souvent comme Beatrice…

-          Oui, comme elle. Tu t’enfermes dans ton secret, et ça ne peut pas aller mieux, regrette le jeune homme. Mais je ne t’obligerai jamais à faire ce que tu ne veux pas.

-          Je suis sûre que ça ira mieux, maintenant, dit Tris en se serrant contre son petit ami.

-          Tu sais, il y a de la place pour deux, dans ma chambre. Je serais là pour te rassurer, si tu fais des cauchemars ?

Tris sourit.

-        Promis, tu pourras me pousser sur le carrelage si… je prends trop de place, suggère Tobias.

-        Je... c’est très étrange. Beatrice avait seize ans quand vous vous êtes rencontrés. J’en ai dix-neuf et j’ai l’impression d’être aussi naïve qu’un enfant de cinq ans…

-        Ne t’inquiète pas, tu te débrouilles très bien… répond Tobias en prenant sa bouche.

Tris sourit contre ses lèvres et s’abandonne au baiser de Tobias, écoutant sa respiration et son cœur contre le sien. Chaque souffle, chaque battement, lui indique à quoi Tobias est le plus sensible, ce qui accélère encore le rythme de son cœur.

-        Vraiment très bien, même… souffle Tobias avec un sourire, en la serrant dans ses bras et en posant un baiser sur sa tempe. Je crois qu’il vaut mieux que j’aille prendre une douche…

Il quitte à regret le creux des bras de Tris et va prendre quelques affaires dans sa chambre.

-        Ce sera plus long que prévu de préparer l’expédition, lance-t-il depuis l’embrasure de la porte.

-        Pourquoi ?

-        La préparation matérielle sera longue, il faut prévoir des drones, des vivres, des caisses étanches, et beaucoup d’autres choses. Nous ne pourrons pas emporter assez d’eau pour toute la durée. Les Erudits vont reprendre une ancienne formule de médicaments destinés à purifier l’eau, ça prendra quelques semaines, explique Tobias. De plus, il faut aller explorer la clôture, c’est pour ça que je suis en retard, il fallait trouver un camion disponible pour partir en reconnaissance.

-        D’accord. Je vais appeler Christina, il est temps de lui en parler, je crois.

-        Bonne idée, à tout de suite, dit-il en caressant la joue de Tris.

Christina arrive trente minutes plus tard, accompagnée, à la grande surprise de Tris.

-        Salut ! Ça te fait rien, j’ai emmené mon coloc ? annonce Christina d’un ton enjoué.

-        Tu as bien fait ! Salut, répond Tris en s’adressant à l’homme.

-        Salut, moi c’est Mark, dit le jeune homme en tendant sa main.

-        Tris, dit la jeune fille en répondant à son salut.

-        Ouais, je lui ai un peu parlé de toi, précise Christina.

-        J’ose pas imaginer le désastre ! ironise Tris.

Tris s’écarte et laisse rentrer ses amis avec chaleur. Elle en profite pour jeter un œil au nouvel arrivant. C’est un garçon plutôt trapu, la trentaine, à peine plus grand que Christina, à la peau burinée par le travail à l’air libre. Ses cheveux châtains et ondulés, rejetés en arrière, exposent un front large. Ses yeux clairs sont perçants, son nez plutôt long et fin. Tris ne peut pas affirmer qu’il est beau, mais il a un certain charme. Il a replacé ses mains dans les poches de son jean, un tee-shirt gris repose sur ses poignets larges et assez velus. Quand il se tourne vers elle pour lui sourire aimablement, Tris voit qu’il arbore un bleu multicolore sur une pommette.

-        Wha, un canapé, ça avance, ici ! s’écrie Christina en se vautrant littéralement sur les coussins bleus.

Tris se détourne pour ne pas montrer la gêne qu’elle ressent en repensant à la nuit que Tobias et elle ont passés serrés l’un contre l’autre sur la banquette. Elle n’a rien dit à Christina de l’évolution de sa relation avec Tobias, ne sachant pas ce que ce dernier veut divulguer ou pas pour l’instant.

-        Quatre est pas là ? interroge Christina.

Mark semble intrigué par la demande de Christina, mais il garde le silence, observant du coin de l’œil la discussion des deux amies.

-        Si, il est à la salle de bain, il arrive, répond Tris.

-        Qu’est-ce-que vous avez inventé cette fois ? Ceci dit, j’aime mieux une invitation pour un repas qu’un appel au secours, je suis plutôt habituée à la deuxième solution avec vous ! ricane Christina.

-        Ne parle pas trop vite, Chris, on a… du nouveau, insinue la jeune fille mystérieusement.

-        C’est pas vrai ! Quoi encore ?

-        Tu verras, Tobias va t’expliquer.

Tris préfère laisser Tobias présenter le projet d’expédition. Elle prépare l’eau pour la chicorée pendant que Christina évoque pour Mark brièvement les événements tumultueux qui ont jalonné l’année passée : le retour d’Evelyn, la découverte du réseau de tunnels sur lequel il a travaillé, l’agression de Tris qui lui a valu sa cicatrice, sa formation d’Audacieux, la chute dans le tunnel plein d’eau, le piège d’Evelyn, le procès de Marcus. Quand elle revient près de la table, Mark dévisage Tris avec stupéfaction.

-        Il vous est arrivé tout ça en seulement un an ? demande-t-il mi-étonné, mi-sceptique.

Tris jette un regard à Christina pour tenter de savoir s’il connaît ses origines, et les circonstances de sa naissance. Son amie semble comprendre car elle fait un signe négatif de la tête. Christina ne connaît Mark que depuis quelques semaines, elle s’en est tenue avec lui au sujet de ses amis qu’à des banalités, ce qu’il peut savoir en consultant les journaux.

-        La vache, elle t’a pas ratée, la mère de ton ami !

Tris passe les doigts sur sa longue cicatrice. La plaie a bien cicatrisé, elle est fine, plus pâle qu’avant, mais visible. Elle déforme imperceptiblement son sourire, en soulevant à peine moins sa commissure du côté agressé. Elle regarde ostensiblement le bleu du colocataire et glisse :

-        Apparemment, tu as des ennemis aussi…

Il sourit largement, découvrant une dentition blanche et bien alignée. Son agresseur, quel qu’il soit, ne semble pas lui avoir laissé un si mauvais souvenir. C’est Christina, vaguement gênée, qui explique à Tris le décor cutané de Mark :

-        Il m’a draguée, je lui ai montré comment on traduisait « non » en langage Audacieux…

Tris éclate de rire. Elle n’est même pas étonnée !

-        Si tu veux avoir une chance, dit Tris à Mark en s’esclaffant, apprends à faire le gâteau au chocolat des Audacieux !

-        Dès demain, répond Mark, je n’abandonnerai pas pour un bleu !

Mark récolte un grand coup de coude dans les côtes, qui lui fait expirer avec un cri.

-        Essaie et après le langage Audacieux, je t’apprends la symétrie ! menace Christina, mi-sérieuse, mi-amusée.

Tobias sort à ce moment de la salle de bains, frais, rasé et les cheveux raccourcis. Il porte un pantalon et un tee-shirt noirs d’Audacieux. Pendant qu’il approche, Christina, avec beaucoup d’à propos, ajoute perfidement en regardant Tobias pour le provoquer :

-        J’ai dit à Mark qu’il pouvait tenter sa chance avec toi, Tris…

-        Trop tard, répond Tobias en s’immisçant dans la conversation.

Il se penche sur le visage de Tris assise à la table et pose un baiser appuyé sur ses lèvres avant de s’asseoir près d’elle. Christina ouvre un immense bec, les yeux arrondis de surprise. Tobias tend la main à Mark et lui serre virilement celle qu’il approche de la sienne.

-        Quatre, articule Christina béatement, redis-moi quand est-ce-que tu m’as parlé de ça ?

-        Je ne t’en ai pas parlé, j’aurais dû ?

-        Ouais, je crois ! Tris, tu as mis Quatre sous simul’ ?

Tris sourit.

-        Non, je ne crois pas !

-        Quatre ? interrompt Mark, perdu au milieu de la joute oratoire. C’est quoi, ce Quatre ?

-        Pour tous les Audacieux, c’était mon nom, « Quatre », explique Tobias. Nous pouvions changer notre prénom pour un autre en arrivant novice. Même depuis la dissolution des factions, la plupart de mes amis continuent de m’appeler comme ça. Et ça me va bien.

Mark jette un œil sur les bras dénudés de Tobias, posés sur la table. Il y détaille rapidement des collines de musculature qui ondulent au moindre mouvement sous sa peau fine où transparaissent des veines nerveuss. En levant les yeux, Mark aperçoit les fines branches de son tatouage qui dépassent de son tee-shirt, dans le cou. Il a entendu Tris prononcer son vrai nom quand ils sont arrivés, Christina et lui. Mais Quatre, ça lui ira aussi…

Christina, elle, n’a pas fermé la bouche, elle regarde alternativement Tobias et Tris.

-        Sans rire, Tris, comment t’a fait pour franchir le barrage entre Quatre et la vie ?

-        Pareil que Mark va le faire avec toi ?

Tobias et Mark pouffent tous les deux. Leur amusement se transforme en hilarité quand Christina saute sur son amie pour l’entraîner dans une bagarre sans merci. Mark, la surprise passée, sidéré, s’apprête à intervenir pour séparer les deux femmes, quand Tobias le retient par le bras et lui fait un signe de dénégation en souriant.

Pendant deux minutes les hommes comptent les points, encourageant chacun leur compagne. Echevelées et épuisées, les deux amies finissent par s’effondrer dans une sorte de tresse humaine au sol, après avoir enjambé trois fois le canapé dans toutes les positions. Le carré de cheveux noirs de Christina ressemble à un nid de corbeau et Tris n’a plus sur la tête qu’une botte de paille. Féminité oblige, chacune s’empresse de remettre de l’ordre sur sa tête.

-        Egalité ! s’écrie Mark impressionné. Où est-ce que vous avez appris à vous battre comme ça ? C’est dingue !

-        Dingue, c’est mon deuxième prénom, dit Tobias tranquillement, les bras croisés.

Haletantes, Tris et Christina se redressent et dévisagent Tobias en riant. Mark blêmit en suivant leur regard.

-        C’est toi le prof ? La vache !

Sa tête ahurie provoque l’hilarité générale. Tobias retourne à la table et sert la chicorée et le jus de pomme. Tout le monde se rassoit autour de la table.

-        Alors ça y est, Quatre, tu as fini par ouvrir les yeux ? lâche Christina en reprenant son souffle.

-        Tris me rendait fou en flirtant avec Matthew… lance Tobias en levant les yeux au ciel.

-        C’est totalement faux ! s’insurge Tris.

-        Bravo Tris, s’écrie Christina en lui présentant la paume de sa main pour qu’elle y frappe la sienne. T’as compris les hommes en dix fois moins de temps que moi !

-        La ferme, Christina ! s’écrie Tobias faussement furieux.

De sa place, Mark assiste, le sourire aux lèvres, à la lutte verbale entre les trois amis. Il a l’impression d’être chez des fous. Il s’y sent donc parfaitement à sa place…

Tris estime qu’il est temps de changer de sujet avant que Christina ne tombe dans une grivoiserie sur le terrain de laquelle elle ne se sentira pas à l’aise.

-        Chris, dit alors la jeune fille à son amie, on a besoin de toi…

-        Ah, je me demandais si c’était juste pour vous voir roucouler que vous m’aviez fait venir !

Tris regarde Tobias pour lui laisser exposer le projet.

-        Tu as suivi les travaux de réouverture de la rivière je pense ? demande le jeune homme.

-        Tu parles ! Tout Chicago ne parle que de ça ! Mark a participé aux travaux. J’ai dû trouver des logements de fortune pour la main d’œuvre.

Mark acquiesce en faisant une moue d’admiration.

-        Ouais, jamais vu ça ! Il paraît que c’est toi qui a trouvé le filon ? demande-t-il en s’adressant à Tris.

-        Ouais, c’est elle, répond Tobias à sa place. Et elle a sans doute trouvé autre chose aussi. Le moyen de remplir le lac.

Christina recrache à moitié sa boisson. Tris sourit, Chris avait eu la même réaction, prête à s’étrangler, quand sa sœur Beatrice avait tenu tête à Tobias le premier jour de leur arrivée chez les Audacieux, à table.

-        Quoi ? C’est une blague ?

-        Pas du tout, on part en expédition pour confirmer la théorie de Tris, d’ici deux mois environ, affirme Tobias.

-        Imagine, Chris, le retour de la plage presque au pied de ton bâtiment ! Il y avait une immense plage de loisirs à Chicago, à une période ! ironise Tris

-        C’est quoi cette histoire encore ? On n’est plus en guerre, mais vous, vous le savez pas ? Tris, tu as inventé quoi, cette fois ?

-        Je pense que les fondateurs ont bouché l’accès à l’eau du lac, tout au nord, là où il rejoint un autre lac par un détroit. Le lac touchait Chicago autrefois, ça facilitait les échanges, ça adoucissait le climat aussi. Et une si vaste étendue est un potentiel réservoir alimentaire. La population de Chicago augmente, il faut trouver des solutions, explique Tris.

-        Et qu’est-ce qu’on peut y faire ? demande Christina.

-        Voir si on peut rouvrir le barrage qu’ils ont sans doute monté sur ce détroit.

-        C’est loin ce détroit ? demande Mark.

-        Environ six cents kilomètres, par le lac, répond Tobias.

-        Comment ça par le lac ? demande Christina en crispant les yeux d’un air méfiant.

-        Ce serait trop long d’y aller par la terre, nous ne savons pas si nous pourrions ravitailler en route. Nous voulons y aller avec l’Hovercraft, qui est solaire, dit l’instructeur, en traversant le lac d’ouest en est. Seras-tu des nôtres ? Je te préviens, c’est probablement dangereux.

-        Ouais, suicidaire, comme tout ce qui se fait chez les Prior ! Je rêve, elle a encore trouvé un moyen de se mettre en danger ! se désole Christina la tête dans les mains.

Tris se lève en souriant pour préparer des steaks hachés et des salades. Elle a vu Beatrice faire ces gestes, dans les souvenirs de Caleb, ils lui semblent naturels à elle aussi. Tobias continue son exposé. Il allume ses écrans et montre les cartes et plans présentés en conseil.

-        L’idée est de longer la côte sur l’eau jusqu’à Milwaukee, nous pensons associer cette ville à la mission.

-        Pourquoi ? demande Mark.

-        Ils sont en avance par rapport à nous sur le plan agricole, et nous avons besoin de retisser des relations d’échange. Si nous voulons pouvoir ravitailler en chemin, particulièrement au retour, Milwaukee est un passage obligé, nous ne savons pas ce qu’il y a plus au nord, explique Tobias.

-        Pourquoi j’ai l’impression que t’as pas fini avec les scoops ? geint Christina.

-        Mon contact à Milwaukee est Peter, je voudrais qu’il nous accompagne.

Christina bondit sur ses pieds, sous les yeux effarés de Mark.

-        Suicidaire, et contagieuse ! enrage Christina. Vous êtes cinglés, vous cherchez vraiment la guerre ! Ce gars est un poison violent, il vous trahira à la moindre occasion.

-        Pas s’il a intérêt à la réussite de la mission. C’est un Audacieux, puissant et stratège, il peut nous être utile. Il a reçu le sérum d’oubli, rappelle toi.

-        Qui est ce Peter ? demande Mark.

Christina lui résume en quelques mots la personnalité odieuse et les comportements paradoxaux qu’a pu observer Peter dans le passé, passant de la trahison à la collaboration, voire au sauvetage.

-        Pourquoi ne pas utiliser les avions du Bureau ? demande Christina. Ça nous éviterait d’avoir affaire à Milwaukee !

-        Il faut au moins trois kilomètres de piste d’atterrissage pour les avions dont ils disposent, nous ne savons pas si une telle piste existe là-bas, et nous n’aurions ensuite aucun moyen de locomotion sur place, argumente Tobias.

Tobias marque une pause, Tris rapporte les assiettes. Dès qu’elle les a posées, Tobias la saisit par les hanches et l’assied sur ses genoux. Tris passe un bras autour de son cou en souriant. Tobias écarte sa mèche pour découvrir et caresser sa cicatrice, et tend ses lèvres pour qu’elle les embrasse. Christina sourit.

-        Ouais mais ça, c’est pas loyal comme argument, c’est du chantage ! Il est complètement dingue votre projet, donc… je viens ! Si on me laisse partir de mon travail ! Vous allez tellement vous regarder vous-même que vous allez vous paumer ou vous faire attaquer…

-        Réfléchis bien, Chris, dit Tris. On ne sait pas quels dangers nous attendent. De plus, on a un problème majeur avant même de partir.

-        De quoi parles-tu ? demande Tobias.

-        Aucun de nous ne sait nager, cela nous rend très vulnérables, que ce soit contre Peter ou toute personne hostile que nous aurions à rencontrer.

-        C’est vrai, je n’avais pas pensé à ça, répond Tobias pour lui-même.

-        Je sais nager.

Mark a lâché son affirmation alors que les trois amis ne faisaient plus attention à lui. Toutes les têtes se tournent vers lui.

-        Ben oui, moi j’habitais dans la Marge, près d’un étang, assez loin de Chicago. Ma sœur et moi, on a appris à nager, avec mon père, pour pouvoir aller pêcher dans l’étang.

-        Tu nous apprendrais ? demande Tris, non sans appréhension. Les peurs de Beatrice sont imprimées dans sa mémoire, dans sa peau. Elle n’a pas les mêmes, mais elle se sent très solidaire de celles de sa sœur.

-        A une condition… glisse Mark.

-        Laquelle ? demande Tobias, méfiant.

-        Je viens avec vous.